La canicule ? Prévue. La réponse ? Variable selon les académies.
À la veille de l’épreuve orale anticipée de français, les professeurs de lettres disent leur désarroi face à une situation qu’ils jugent à la fois inégale et mal anticipée. Dans peu académies, les épreuves ont été reportées ; dans d’autres, les collègues doivent « s’arranger » avec des consignes tardives, parfois sans réponse claire, alors même que la chaleur annoncée rend les conditions de passation difficilement soutenables. (Pour rappel, les oraux de français se déroulent sur 6 jours avec 11-12 candidats par jour de 8h30 à 17h.)
Les témoignages convergent et disent moins la colère que l’épuisement, parfois l’ironie, souvent la désillusion. L’une des collègues résume très bien le ressenti de bon nombre d’entre eux dans toute la France face à la situation : « Je lance une bouteille à la mer ! Je suis dans l’académie XXX. J’apprends que notre ministre n’a pas jugé bon de décaler l’épreuve anticipée de français pour l’oral. Je ne parviens pas à comprendre cette décision, alors que la plupart des villes vont exploser les records de température dès lundi. Des élèves m’écrivent inquiets et espèrent des informations. Je n’en ai pas. (…) 43 degrés n’est pas une température viable mais cette évidence ne semble pas avoir atteint les hautes sphères. » Un autre collègue envoyé à plusieurs dizaines de kilomètres de chez lui devra prendre un hôtel pour les 6 jours de mission et découvre au passage durant la visio avec les IPR de nouvelles demandes : « On nous demande de corriger à la hâte, sur la plateforme Santorin qui marche parfois mal, une soixantaine de copies en une dizaine de jours, juste avant les oraux. On nous demande ensuite de faire passer les épreuves comme d’habitude, dans des conditions de chaleur et de fatigue déjà très lourdes. Et comme si cela ne suffisait pas, on ajoute une nouvelle couche d’absurdité : entre les oraux, il faudrait encore improviser une réunion intermédiaire à la fin de la troisième journée pour vérifier si nous notons « comme il faut ». Ça suffit ! Une journée d’oral est déjà épuisante en temps normal ; dans ces conditions, elle devient franchement intenable ! »
À cette lassitude des enseignants répond une évidence plus large, rappelée par le climatologue Christophe Cassou : les canicules « Flip », sous l’effet du changement climatique, deviennent « fréquentes, longues, intenses et précoces ». Ce qui frappe désormais, ce n’est plus seulement leur répétition mais l’écart grandissant entre leur prévisibilité scientifique et l’impréparation institutionnelle qui les accompagne. Derrière l’exaspération des collègues, la question est donc plus large : comment un phénomène désormais attendu peut-il encore donner lieu à des réponses aussi fragmentées, aussi tardives, aussi peu protectrices ?
Ce qui revient avec force, c’est le sentiment d’être abandonnés à une gestion au jour le jour. La phrase de la direction des examens et concours : « Je vous remercie pour votre engagement et votre mobilisation au service des candidats. Votre investissement est essentiel au bon déroulement de cette session d’examen » est ainsi vécue comme un symbole de cette déconnexion : un discours de reconnaissance formelle, là où les collègues attendent des décisions concrètes, des reports, des aménagements ou au moins une parole qui tienne compte de la réalité des terrains. La phrase solennelle « vous sera fourni un éventail et vous aurez accès à l’eau », formulée dans des messages envoyés le vendredi soir aux collègues examinateurs dans certains centres d’examens, conduit à faire dire à une collègue désabusée : « Je ne manquerai pas de venir en maillot de bain pour compléter la panoplie. »
La lassitude est d’autant plus vive que cette impréparation ne concerne pas seulement les oraux de français ; les professeurs de lettres lancent cette alerte aussi pour tous les enseignants du primaire et du collège qui, eux aussi, doivent « tenir quoi qu’il arrive », serions-nous tentés de dire, « quoi qu’il en coûte ». Tenir dans des bâtiments souvent mal adaptés, avec des élèves fatigués et des équipes qui improvisent au mieux. Beaucoup disent voir se répéter le même scénario : des injonctions à assurer la continuité, des appels au sens du service puis, une fois l’épisode passé, le retour à l’oubli. Tout le monde partira en vacances, le cœur vaillant, pendant que la nécessité de rénover durablement les écoles sera de nouveau repoussée aux calendes grecques.
Dans ce contexte, les échanges avec certains IPR de lettres en visio ajoutent à la frustration. Quand les collègues posent des questions concrètes sur le « bon déroulé à suivre », ils ont le sentiment de se heurter à des réponses dilatoires, à une forme d’évitement voire à une concentration exclusive sur l’essentiel tel qu’il est défini d’en haut : « remplir vos missions comme vous savez si bien le faire ». Cette formule, répétée sous des formes variées, résume bien le malaise : on demande de faire mais on répond peu ou pas aux demandes réelles du terrain ; on remercie le dévouement avec des formules consacrées mais on n’adapte pas ; on anticipe, affirme-t-on, alors que sur le terrain beaucoup ont surtout le sentiment d’être mis devant le fait accompli.
Au fond, ces témoignages qui sont pléthore – nous aurions pu en faire une liste exhaustive mais elle aurait dépassé les dizaines de pages tellement le ressenti est immense – disent une chose simple : les professeurs de lettres ne refusent pas leur mission ; ils refusent qu’on la leur impose sans conditions dignes, sans information fiable, sans considération réelle pour les contraintes matérielles. Et dans une période où la chaleur devient extrême, l’ironie, le découragement et la colère polie sont peut-être les seules réponses qui restent à ceux qu’on invite encore à tenir.
À force de demander aux enseignants de faire preuve de loyauté, d’endurance et de sens du service, sans leur donner les moyens de travailler correctement, l’institution prend le risque de lasser jusqu’aux plus engagés. Et quand les « bons petits soldats » cessent d’y croire, ce n’est pas seulement un malaise de circonstance : c’est toute une politique scolaire qui se trouve mise à nu.
Un collectif d’enseignants de lettres
Les noms d’académies et des enseignant·es ont été cachés « car les collègues ont peur d’être signalés comme remettant en question l’autorité ».

