La justice restaurative en milieu scolaire
La justice restaurative en milieu scolaire est une approche assez similaire à celle pratiquée en milieu carcéral, consistant à conduire des cercles de parole entre auteurs et victimes de violences afin de restaurer la place de chacun dans un cadre de relations apaisées. Il s’agit de réparer les torts plutôt que de punir, de responsabiliser les acteurs en permettant à chacun de comprendre son implication dans la dégradation des relations sociales générant des conflits et des agressions, cela afin de renforcer la communauté scolaire. Dans sa démarche, la justice restaurative cherche avant tout à restaurer les liens, à soutenir les victimes afin qu’elles retrouvent leur estime de soi et leur place au sein de la communauté et à permettre aux auteurs des dommages de se rendre compte, par eux-mêmes, des conséquences de leurs actes afin de faire évoluer leurs comportements dans le sens de relations constructives et non destructrices. Mais la spécificité de la justice restaurative en milieu éducatif réside également dans l’attention portée au rôle des tiers et des témoins, qu’il s’agisse de jeunes ou d’adultes, aussi bien dans la commission des faits que dans le processus de restauration des liens.
Plébiscitée par les acteurs de terrain pour sa capacité à restaurer le bien-être dans les établissements scolaires, la démarche déborde parfois le cadre des relations entre élèves pour s’appliquer aussi aux relations entre les adultes de l’établissement.
Les conditions de réussite
Les succès de librairie des deux ouvrages consacrés au sujet attestent de l’engouement pour les formations et la mutualisation des pratiques de justice restaurative. Car la conduite des cercles restauratifs ne s’improvise pas. Une solide formation préalable est nécessaire pour comprendre la façon dont se construisent les normes sociales, pour identifier les différentes postures de chacun ainsi que le rôle déterminant de certains acteurs dans la normalisation de relations destructrices pour ceux qui en sont victimes.
Les formations théoriques, cependant, tout en étant nécessaires, ne sont pas suffisantes. Avant de se lancer dans les cercles restauratifs, les acteurs de terrain mutualisent généralement leurs pratiques en partageant leurs approches entre établissements scolaires. Des réseaux de partage entre pairs se sont ainsi créés au sein des différentes académies, permettant de découvrir de façon concrète les différents aspects de la conduite d’une démarche de justice restaurative en établissement scolaire. Les conditions de réussite reposent sur la volonté et l’implication des élèves autant que sur le savoir-faire de ceux qui conduisent les prises de parole. Lorsque celles-ci sont réunies, la pratique des cercles restauratifs permet effectivement de repositionner les acteurs au sein de la communauté scolaire et de retrouver des relations enrichissantes plutôt que dégradantes.
Conceptuellement, si l’on souhaite catégoriser les pratiques de justice restaurative en milieu scolaire, celles-ci doivent être rangées du côté des pédagogies actives – les élèves sont volontaires et prennent une part active au processus de restauration – mais aussi du côté des pédagogies transformatrices, chères à l’UNESCO, consistant à faire évoluer les normes sociales dans le sens d’un développement harmonieux de l’humanité, dans le respect des conditions de la vie sur la planète.
Annulation des formations en cascade
Jusqu’à récemment, la justice restaurative bénéficiait de l’accompagnement des académies. Celles-ci venaient en soutien des acteurs de terrain en programmant des formations dédiées et en facilitant les relations entre ceux qui se lançaient dans la démarche. Les corps d’inspection étaient légitimement dans une posture d’animation. Il y avait ainsi une forme d’institutionnalisation des pratiques en réseau.
A la rentrée 2026 cependant, poursuivant une tendance déjà amorcée l’année scolaire précédente, plusieurs académies ont brusquement supprimé des formations dédiées à la justice restaurative. Celles-ci avaient pourtant fait l’objet d’une programmation et d’un financement travaillé de longue date. Ces annulations en cascade ont fait grand bruit au sein du réseau des praticiens. Beaucoup se demandent si elles sont fruit d’une simple coïncidence, dictée par le contexte budgétaire restrictif, ou si elles obéissent à des instructions données par le ministère ?
Si l’hypothèse d’une volonté ministérielle devait se confirmer, il reste à identifier ce qui pourrait justifier un tel rétropédalage ? Une première explication, triviale, tient au mode de gouvernance de l’Education Nationale française qui veut que les pratiques soient décidées au niveau central, les enseignants étant considérés comme de simples exécutants. Aussi, les pratiques issues du terrain, lorsqu’elles se généralisent à l’ensemble du système éducatif sans faire l’objet d’une prescription ministérielle explicite, font de l’ombre aux décideurs centraux. Cela est d’autant plus vrai quand les praticiens de terrain sont en lien direct avec la recherche universitaire.
Négation du fait collectif
Une autre explication tient à la nature même de la démarche de justice restaurative en milieu scolaire. Dans un système éducatif conçu pour transmettre des savoirs et des connaissances à des élèves considérés comme une somme d’individualités, le fait collectif est largement ignoré. Que les élèves puissent apprendre les uns des autres n’est pas ou peu envisagé. Que les apprentissages puissent se construire en interaction lors de mises en situation concrètes, sans démarche programmatique préalable, cela n’est tout simplement pas concevable pour des hauts décideurs publics entendant exercer un contrôle strict sur l’ensemble des pratiques scolaires.
Reconnaître la justice restaurative en milieu scolaire revient à reconnaître que les interactions sociales au sein des communautés scolaires peuvent parfois conduire à désigner des boucs émissaires, victimes de la vindicte des autres. Cela revient à reconnaître qu’il est possible de comprendre collectivement comment cette vindicte devient une norme sociale, intégrée par les membres de la communauté. Cela revient à reconnaître qu’il est possible, collectivement, d’inverser une norme sociale dégradante pour ceux qui en sont victimes. Car toute la démarche de la justice restaurative est là : faire prendre conscience aux participants des dommages que les comportements normés peuvent générer afin de modifier collectivement les interactions sociales et donc d’inverser la norme. Dans une société qui a tendance à stigmatiser certaines catégories d’individus, ce type d’apprentissage scolaire revêt un caractère fondamental pour assurer la cohésion sociale.
Si l’hypothèse d’une volonté délibérée du ministère de freiner les pratiques de justice restaurative en milieu scolaire devait être confirmée, cela serait une première en France et constituerait une attaque en règle contre un réseau éducatif largement implanté à l’échelon national. L’absence de structuration associative laisse à penser que ce réseau est fragile mais beaucoup de ses acteurs perçoivent l’importance de l’apprentissage du vivre ensemble à l’école comme une priorité absolue dans un contexte où l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Collectivement, ces acteurs entendent bien défendre leurs pratiques qui commencent aussi à faire des émules à l’étranger.
Stéphane Germain
