Depuis plusieurs jours, des centaines de lycées sont bloqués, les lycéennes et lycéens demandent à apprendre dans des conditions dignes, à être considérés, écoutés. Face à cette colère, le pouvoir exerce la force : interpellations en nombre, gardes à vue, puis arrêtés préfectoraux qui dessinent des périmètres d’interdiction autour des établissements. Quel message adresse-t-on ainsi à la jeunesse sur l’autorité ? Celui de la peur et de la contrainte, mais n’est-ce pas faire fi de l’éducation, de la démocratie, autant qu’un aveu de faiblesse ?
L’éducation en option
Où est la pédagogie ? On veut enseigner la démocratie aux élèves, mais l’expérience qu’ils font ces derniers jours est celle de l’interdiction de se rassembler, de la répression, voire de la peur. De nombreux élèves sont interpellés, ils vivent la violence, et voient des forces de l’ordre l’utiliser. Les images sont à faire blêmir : un élève éborgné, une autre étranglée, certains pourchassés, autant de scènes de violences physiques, morales et psychologiques de la police contre des lycéennes et des lycéens. A ces dernières s’ajoutent la violence institutionnelle qu’ils dénoncent, le manque de moyens, comme d’écoute d’un système éducatif ; le manque de remplacement ; des bâtiments insalubres, bouilloires et passoires thermiques, et la pression.
Leurs revendications sont plurielles, car il y a bien des jeunesses, une colère et un mal-être contenus depuis des années tout comme une dégradation du service public d’éducation. Comment cette jeunesse peut-elle comprendre le sens de ce qu’est l’autorité́, la loi, après des actes de violences, des interpellations et gardes-à-vue sans avoir violé la loi, et sans excuses de ceux qui sont à l’origine de ces abus ?
Quelle image va s’imprimer dans le cœur et dans le corps de ces jeunes bousculés, parfois blessés, insultés, menacés ?
Des enfants à géométrie variable
Ces lycéennes et lycéens sont considérés comme des enfants quand il s’agit de les « domestiquer », ils deviennent des suspects quand ils manifestent. Un collégien de 12 ans a passé trois heures privé de liberté avant que sa mère ne vienne le chercher. Tous les jeunes ne sont d’ailleurs pas traités de la même façon.
Écouter plutôt que dresser
Les élèves rappellent qu’ils ne sont ni sourds ni aveugles. La conscience politique s’éveille avec l’expérience des inégalités, qui commence à l’Ecole avec l’expérience de la ségrégation subie ou choisie, de la relégation sociale et scolaire qui n’a fait que s’accroitre ces vingt dernières années.
Face à leur mobilisation, en remplaçant l’éducation par la brutalisation, la répression et la peur, la leçon est la méfiance envers les institutions. Cette brèche ouvre un chemin pérenne de défiance envers l’autorité, envers l’Etat. Ces contestations ne sont ni des enfantillages ni des troubles, mais sont des revendications légitimes, partagées pour la plupart par les personnels éducatifs. On est sérieux à 17 ans, n’en déplaise à Rimbaud.
Car la répression produit souvent ce qu’elle prétend prévenir. Chaque intervention policière brutale ravive l’indignation et le sentiment d’injustice, la colère devient prise de conscience collective. Et l’accent médiatico-politique mis sur la délinquance et la menace d’un « péril jeune », plutôt que sur les revendications, entretient une méfiance générale envers la jeunesse. Considérer la jeunesse dangereuse est ne pas la connaître, ni l’aimer. Quelle jeunesse voulons-nous, « une jeunesse qui se tient sage », comme à Clichy en 2018, agenouillée et humiliée, au garde-à-vous, ou une jeunesse émancipée, épanouie, solidaire, fraternelle et libre ?
Leur combat est celui de leurs enseignant.es, de leur famille, de citoyennes et citoyens désireux d’un monde désirable et habitable. Leur colère devrait être la nôtre. L’écoute et le dialogue sont des piliers de la démocratie : criminaliser la jeunesse, ce n’est ni l’écouter, ni l’éduquer, ni la prendre au sérieux. Écoutons-les et protégeons-les.
Djéhanne Gani
