« Aussi loin que l’on remonte et aussi sélectionnés qu’ont pu être les lycéens, les risques de débordements violents ont régulièrement été présents dans leurs mouvements collectifs » rappelle Claude Lelièvre. L’historien de l’éducation revient dans sa chronique sur certains de ces épisodes, à mettre en perspective avec la situation actuelle…
Mars 2006, mobilisation contre le CPE
Il y a tout juste vingt ans, un puissant mouvement s’est développé contre le projet de « Contrat première embauche ». Il culmine le 24 mars 2006 où au moins 300 000 jeunes descendent à nouveau dans la rue. Il y a des blocages ou perturbations dans une soixantaine d’universités et plusieurs centaines de lycées ; et aussi des violences notamment à Paris où des centaines de ‘’casseurs’’ incendient des voitures, pillent des magasins ou même agressent des manifestants. Finalement le projet est retiré. Toute ressemblance avec ce qui peut se passer actuellement doit être considérée comme purement fortuite bien sûr. D’autant qu’aucune organisation politique n’avait alors été désignée comme responsable des violences par le pouvoir en place.
Ce n’est pas la première fois – tant s’en faut – où des mouvements collectifs de lycéens (alliés ou non aux étudiants) s’accompagnent de violences caractérisées, même si leur forme peut varier (ce qui peut certes avoir son importance). Il n’est pas inutile d’en rappeler certaines, surtout celles qui peuvent surprendre et donner à réfléchir.
Mars 1883, insurrections au lycée Louis-le-Grand
On peut commencer par une des révoltes dans le saint des saints de l’Ecole républicaine : celle du lycée Louis-le-Grand alors même que Jules Ferry est au pouvoir. A la suite de sanctions considérées comme injustes contre plusieurs élèves, trois cents de leurs camarades se ruent dans les dortoirs : les vitres, les vases de nuit, les lavabos sont cassés et jetés ; les matelas sont éventrés à coups de couteau. Soixante agents de police bloquent les insurgés dans l’un des dortoirs. Armés de tessons de vase et de barres de fer arrachés aux lits, les élèves se battent contre eux. Les dégâts matériels sont évalués à 20000 francs/or (soit le revenu annuel moyen de dix enseignants). 89 élèves sont exclus définitivement de Louis-le-Grand et 13 autres de tous les lycées de Paris. Cela n’empêchera pas une autre révolte, cinq ans plus tard.
Les conservateurs de l’époque mettent en cause l’air du temps délétère voire laxiste depuis que les républicains ont pris le pouvoir. Le journal « Le Gaulois » du 15 mars 1883 accuse : « Les lycéens de Louis-le-Grand se battent contre les agents de ville. On enseigne à l’élève qu’il a des droits, et il fait des barricades dans son dortoir pour chasser ses maîtres ; on lui défend de croire en Dieu, et il ne respecte plus personne ». Le journal royaliste « Le Clairon » du 14 mars est encore plus direct : « Les auteurs responsables de cette révolte sont les Ferry, les Paul Bert qui ont eu un écho funeste dans le cerveau si facilement irritable de ces adolescents en fringale d’émancipation prématurée ».
De 1870 à 1878, plus de 80 révoltes dans les lycées
En réalité et quoi qu’en disent les conservateurs de l’époque, la plupart des révoltes lycéennes ont eu lieu soit sous la monarchie de Juillet et l’Empire, soit surtout pendant la période de l’Ordre moral, au début des années 1870, avant même que les républicains ne triomphent dans la République en remportant enfin la majorité dans les élections de la fin des années 1870. Plus de 80 révoltes ont eu lieu dans les lycées de 1870 à 1878 (sur guère plus d’une centaine de lycées en France), ce qui atteste de l’ampleur du phénomène, alors même que les lycéens sont presque tous des « fils de familles » (1 % d’une classe d’âge) et nullement originaires de ce qu’on appelle alors les « classes dangereuses ».
Des « fils de famille » très violents
Ces « fils de famille » peuvent être très violents : maîtres frappés, mobiliers brisés. Il est fait appel à la gendarmerie ou à la police voire à l’armée dans plus d’une dizaine de cas, le plus souvent à la suite de barricades dressées dans les dortoirs. Ainsi à Bourges, dans la nuit du 21 au 22 février 1870, les élèves du second quartier se précipitent dans le dortoir du premier quartier et en arrachent les casiers pour se barricader, avant d’abattre une cloison au travers de laquelle ils lancent des morceaux de briques en hurlant contre le censeur. Le commandant de place, réclamé par le proviseur, arrive avec vingt militaires ; et l’affaire est réglée.
« Mais la période de l’Ordre moral n’a pas eu bien sûr le monopole de ces révoltes violentes »
Mais la période de l’Ordre moral n’a pas eu bien sûr le monopole de ces révoltes violentes. On peut citer – entre autres – celle qui a bouleversé le collège d’Amiens en 1835, aux proportions assez inquiétantes. Un élève armé d’un fusil fait sortir le maître d’étude. Des barricades se dressent faites de bancs et de tables. Le proviseur fait enfoncer la porte. Les collégiens brûlent du papier dans les tables renversées et assaillent le proviseur de dictionnaires et morceaux de bois. Le proviseur les conjure d’éteindre le feu. En vain : il est de nouveau assailli, et, finalement, blessé. Il a alors recours à la force armée – douze militaires – et aux parents qui finissent par persuader leurs enfants de se rendre.
Bref, aussi loin que l’on remonte et aussi sélectionnés qu’ont pu être les lycéens, les risques de débordements violents ont régulièrement été présents dans leurs mouvements collectifs. Il ne saurait bien sûr être question de les trouver légitimes et sans répliques possibles, d’autant que la palette de ces violences s’est diversifiée et notoirement alourdie (par exemple les tirs de mortiers), mais le mieux est sans doute surtout d’agir pour que le mouvement collectif n’ait pas de raisons d’avoir lieu ou se termine rapidement en traitant au mieux ce qui a pu le déclencher et le nourrit. Car les mouvements collectifs de jeunes peu maîtrisés et encadrés sont sans doute plus sensibles aux entraînements et aux émotions de groupe que bien d’autres.
Claude Lelièvre
