Un mouvement d’ampleur inégalée
La polarisation du débat sur la question d’une violence lycéenne (qui n’a jamais été vérifiée à une échelle systémique) n’a pas empêché le mouvement de prendre cette ampleur inégalée depuis les mobilisations de la jeunesse contre le CPE en 2006. Cela n’a pas empêché non plus les collègues de rejoindre massivement les cortèges constatant la proximité de leurs revendications avec celles des jeunes (conditions de travail, état du bâti scolaire, des passoires et bouilloires thermiques, du nombre d’élèves par classes, de l’impossibilité de fonctionner correctement depuis la mise en place de la réforme Blanquer et celle du Bac Pro, du rejet de Parcoursup vecteur d’angoisses et d’inégalités, des profs absents non remplacés…).
Dans les lycées Pro de l’académie, des situations très différentes d’un établissement à l’autre
À Salon-de-Provence un incendie s’est déclaré au lycée L’Empéri dans la nuit de samedi à dimanche. Les forces de police ont réprimé violemment le mouvement le jour suivant.
Dans un autre lycée salonais des AG commmunes profs, parents et élèves ont été organisés dans un contexte tendu.
Dans le Vaucluse, à Avignon, les profs du LP Maria Casares sont sidérés par la violence et le cahot qui règnent aux alentours du lycée à l’initiative de certains lycéens de l’établissement ou d’établissements voisins.
À Marseille au lycée Mandela des éléments extérieurs ont tenté de provoquer des départs de feu. La question de la reprise du travail n’est pas simple notamment pour les nouveaux collègues (stagiaires, contractuels).
Le Lycée hôtelier n’est pas fermé, les revendications (locales) des élèves sont proches de celles des enseignants (plus de démocratie et de dialogue, mise en place de droits syndicaux pour les lycéens, aménagement des horaires pour permettre une meilleur pratique sportive…).
Il ressort de tout cela une situation très disparate, allant de l’élaboration de cahiers de revendications, de la construction d’un mouvement qui est fait pour durer, à une révolte qui peut parfois s’exprimer durement sans que pour autant les aspirations des jeunes apparaissent clairement.
Quand le dialogue entre profs et élèves est maintenu, il existe une forte volonté des profs d’accompagner ce mouvement et d’agir ensemble.
Le Café pédagogique à la rencontre de collègues dans la manifestation marseillaise
« Il faut condamner certaines formes de violence qui se sont exprimées mais il faut les analyser pour comprendre ce qui se passe. Il y a une forme de ségrégation sociale au sein de l’école notamment entre établissements publics et privés sous contrat.
Les jeunes voient bien que les chances ne sont pas les mêmes des deux côtés. Un bac d’un établissement anciennement ZEP et celui d’un lycée de centre-ville n’ont pas la même valeur. C’est cette forme de violence institutionnelle qui produit ce que nous avons pu voir ces derniers jours. Bruler un lycée ce n’est pas anodin. Mais ces actes – qu’il faut condamner bien évidemment – ont un sens. Pourquoi certains jeunes agissent ainsi ?
Mais il y a aussi fort heureusement les lycéens qui se mobilisent autour de revendications mûrement réfléchies. Une large convergence est possible avec eux pour sortir de cette crise profonde. Nous devons à la fois répondre aux situations d’urgence qui s’expriment aujourd’hui, mais aussi rendre à l’école toute la place qu’elle doit avoir dans la société, en arrêtant de pratiquer ce tri social, en finançant à un juste niveau l’école publique qui doit redevenir l’école de tous les enfants de la République. »
Maria, professeure d’espagnol dans ce même lycée
« Notre lycée est fermé, le contact avec nos élèves a été rompu. Cela a commencé par un blocus classique et calme. Jeudi dernier des actes de violence ont été commis par des jeunes gens extérieurs à l’établissement et les forces de police ne sont arrivées qu’à la fin des échauffourées pour courser les jeunes. Une partie des élèves est très mobilisée. Nous ne devons pas laisser les lycéens tout seuls. Nous devons porter nos revendications communes. Notre objectif est d’éviter la violence d’où qu’elle vienne. Les revendications sont à la fois locales et nationales. Les lycéens partent de leur vécu dans le cadre de leur scolarité pour arriver à des revendications nationales (bâti scolaire, périodes de canicule qui ont épuisé tout le monde. Parcousurp est un vrai sujet pour eux. Il est vécu comme une plate-forme maltraitante, opaque qui génère de l’insécurité. Les jeunes ont l’impression de ne pas avoir la main sur leur avenir. Ils parlent beaucoup des lourds effectifs en classes (35), de la disparition du groupe classe qui a explosé avec la mise en place des cursus basés sur les spécialités, de la réforme Blanquer en fait, même s’ils n’ont connu que cela. »
Jean-Pierre, professeur de mathématiques au lycée Langevin à Martigues
« C’est important d’être présents aujourd’hui auprès de ces jeunes car nous menons le même combat. Quand on maltraite les profs, on maltraite les élèves et réciproquement. J’ai choisi ce métier pour transmettre une forme de savoir en toute confiance et forcément nous sommes sensibles à la détresse de nos élèves.
On ne peut pas faire avancer des idées par la violence. Je pense que le pouvoir se sert de ce climat pour décrédibiliser le mouvement. En quelques jours de fortes tensions, les partis politiques, le gouvernement ont fait mine de prendre le problème à bras le corps. Les jeunes comprennent bien que ce sont leurs mobilisations (sous toutes leurs formes) qui ont permis cela.
Cela fait longtemps que nous souffrons de ces réformes à répétition et de la diminution des moyens. Sur mon lycée nous avons perdu 300 heures hebdomadaires d’enseignement. C’est l’équivalent de dix semaines de cours en moins par année scolaire. C’est l’équivalent d’un COVID par an.
Je pense que de toutes façons ce mouvement va forcement déboucher sur certaines décisions, c’est pour cela qu’il est important d’éradiquer cette violence et d’aider à la structuration de cette mobilisation. Il faut absolument que cela change. Mais je ne sais pas comment. »
« Ma motivation principale est d’encadrer ces jeunes pour apaiser les choses, éviter les tensions avec la police. On se retrouve sur des mots d’ordre communs, Ils souhaitent d’autres choix politiques, notamment que l’on mette des moyens dans les services publics et plutôt que dans l’armement militaire.
Je retiens que cette jeunesse est diverse, il y a celle issue des lycées généraux et technologiques et celle des lycées professionnels ou de l’apprentissage. Ce mouvement regroupe autant des jeunes des classes populaires que ceux provenant des couches moyennes ou supérieures. Il n’y a pas eu de débordements, de violences comme elles sont décrites dans certains médias même si parfois cela a pu dégénérer. La couverture de ce mouvement privilégie les violences et porte peu sur les revendications de ces jeunes. Il y a à cet endroit un déséquilibre qui n’est pas anodin.
On ne peut pas nier que des personnels ont été pris à partie, qu’ils sortent secoués par ce qui c’est passé dans certains endroits. C’est à nous de maintenir le lien, de maintenir l’unité dans un contexte médiatique qui ne nous est pas favorable.
Il y a quelques années des lycéens se sont mobilisés contre la réforme Blanquer et ont été confronté à cette violence policière. Il y a une montée en puissance de l’armement de la police qui utilise maintenant des moyens d’ordre militaire. Cette violence de l’état est problématique, elle montre que le pouvoir peine à entendre les revendications de la jeunesse et les revendications tout court. Ce que subissent les jeunes aujourd’hui est comparable à ce qu’ont vécu les Gilets Jaunes.
Il y a une crise démocratique profonde : on ne peut pas former des jeunes à la citoyenneté et en même temps considérer qu’ils sont incapables de formuler certaines propositions, de réfléchir sur le plan politique. Leur non-prise en considération par le pouvoir est un problème. Certains sont encore des enfants mais des enfants qui ont des choses à dire. »
Louisa, professeure de philosophie en classes préparatoires au lycée Saint-Charles (centre-ville)
« Le mouvement est à la base non-violent, très réfléchi. Les jeunes structurent leur pensée en agissant, c’est une très belle formation de l’esprit citoyen. Ils vivent une violence énorme de la société que nous n’avons pas connue à leur âge, violence climatique, économique, absence de démocratie, non prise en compte de leur situation. Le seul avenir qui leur est proposé est celui d’une violence systémique permanente, de la guerre qui gagne du terrain. Il existe dans ce mouvement des groupes inconscients des règles politiques, ils veulent simplement exprimer leur rage. Ou alors des groupes manipulés par des forces qui ne disent pas leur nom (on a vu des vidéos où des policiers déguisés en casseurs agissaient, ce n’est pas nouveau). Il faut bien séparer les deux choses : cette violence non politisée que je condamne et qui est instrumentalisée, et ce mouvement qui a toute sa légitimité, sa dynamique politique, son intelligence.
Je suis très inquiète pour mes élèves, c’est mon empathie qui me pousse à être là aujourd’hui. Je suis révoltée par le traitement qu’ils subissent, par l’avenir que l’on leur réserve. Je suis là parce que j’aime mes élèves. C’est pour cela que j’ai voulu faire partie du service d’ordre, pour les protéger en cas de danger. Il se trouve aussi que leurs revendications rejoignent les nôtres. »
Camille, professeure de lettres et Eliane, professeure de Physique-Chimie au lycée Marseilleveyre (Marseille sud)
« Aujourd’hui les jeunes sont là nombreux, bien organisés, souvent pour leurs premières manifs. Nos élèves sont calmes, ils sont dans la revendication ce qui n’est pas le cas des établissements voisins et c’est ce qui a conduit sans doute à la fermeture du bahut. Les revendications partent du local, du quotidien (des emplois du temps invivables liés à la réforme du lycée, un bâti scolaire inadapté, Parcoursup, des difficultés à poursuivre les études dans le supérieur) et abordent vite les questions nationales.
Les réactions des profs sont partagées, on voit à la manif de nouvelles têtes mais il y a aussi des collègues qui ont peur de cette situation, qui ont peur de perdre des heures de cours…
La mise en place du distanciel est un échec, les élèves ne viennent pas, nous n’avons pas les outils pour le faire correctement.
Nous pensons que les violences constatées ont été montées en épingle pour faire diversion. Il y a deux poids deux mesures, on ne fait pas toute une histoire des heurts qui ont lieu après les manifestations d’agriculteurs ou après certains matches de foot. Dans leur grande majorité les jeunes sont là pour faire avancer les choses. Quand on se fait gazer à 15 ans on peut avoir une réaction imprévue, ce sont des personnes en construction, il ne faut pas l’oublier.
Demain on tiendra une AG dès 8 heures. S’il n’y a pas d’avancées de la part du gouvernement ce mouvement durera. »
Propos recueillis par Alain Barlatier
