Donner la parole à 30 auteurices qui n’ont pas de liens entre elleux, qui vivent dans 30 pays différents, très éloignés les uns des autres, parfois dans des contextes très difficiles, c’est toute l’originalité du projet : d’où en est venue l’idée ? quels en étaient les objectifs ?
Avec mes collègues de la revue Bibliodiversité, nous interrogeons et essayons de montrer à longueur de numéros la diversité et les mutations du monde de l’édition, de la lecture et plus globalement de l’écrit. Mais nous n’avions jamais travaillé spécifiquement sur « l’amont » de la chaîne du livre : les autrices et les auteurs.
Nous avons donc décidé de faire une publication spéciale, qui prend la forme d’un véritable livre, entièrement consacré à la création littéraire. Une fois cette décision prise, nous avons essayé de donner la parole à ceux et celles qui ne l’ont pas encore beaucoup – les plus jeunes auteurs et autrices, qui commencent leur chemin de création. Nous pensons qu’il y a urgence à écouter les personnes les plus jeunes, dans tous les domaines de la société et qu’il faut que les générations s’entendent et s’écoutent.
Et dans ce monde si perturbé, avec des guerres d’invasion et de colonisation, avec des pandémies, avec des innovations technologiques qui interrogent l’avenir même de l’humanité, nous leur avons posé la question que nous sommes des millions à nous poser : comment résister, comment espérer ?
On imagine aussi aisément la complexité de l’entreprise : comment un tel projet a-t-il pu être monté ?
Ce projet nous a pris un peu plus d’un an, entre l’appel à contributions et la publication de l’ouvrage. Bien sûr, cela peut paraître long – mais vu la complexité de l’entreprise, nous sommes encore surpris d’avoir pu le faire aussi rapidement, finalement. Cela tient énormément à l’enthousiasme suscité par le projet et aussi au dynamisme et au professionnalisme d’Eulalie Patat, jeune femme (de moins de 30 ans !) qui a coordonné avec nous tout le projet (et qui va devenir prof de français à la rentrée prochaine, d’ailleurs). Des centaines d’emails ont été échangés, il y a eu 8 processus de traduction (de l’anglais, de l’espagnol, du portugais, de l’arabe, du dari, du basque, de l’ukrainien et du grec) vers le français, nous avons pu réunir des textes de 30 pays différents – d’où le sous-titre, « 30 auteurs et autrices de moins de 30 ans de 30 pays ». Le livre présente en particulier des textes d’Ukraine, de Palestine, d’Afghanistan, de Haïti, etc. – des voix empêchées, qui s’expriment dans des contextes de guerre – ou des voix rarement entendues en France. À ma connaissance, c’est relativement inédit, comme publication.
Il faut aussi trouver les auteurices : comment ont-iels été sollicité·es ?
Conformément à l’ADN de la revue, nous voulions essayer d’obtenir des textes d’autrices et d’auteurs de plusieurs cultures, continents et contextes. Pour cela nous avons sollicité les membres de l’Alliance internationale de l’édition indépendante [qui coédite la revue avec Double ponctuation] : les éditrices et éditeurs de 30 pays ont été enthousiasmé·es par le projet et nous ont beaucoup aidé, en particulier à identifier, dans leurs aires culturelles, les jeunes auteurs et autrices à contacter. Sans ce réseau international, cela aurait été très difficile de réaliser le projet.
D’une certaine manière les textes donnent l’impression de se rejoindre, de se répondre, de dialoguer ensemble, tout en étant, à de nombreux égards très divers : quelles consignes d’écriture avaient reçues les auteurices ?
Les consignes données aux autrices et auteurs étaient assez simples : traiter du sujet « résister et espérer » de la façon qui leur convenait. Les textes pouvaient être écrits dans leur langue – ils ont été traduits par des traducteurs et traductrices professionnel·les vers le français. Tous les genres étaient les bienvenus – que ce soit des textes littéraires ou de sciences humaines et sociales. Chaque texte devait compter entre 4 000 et 20 000 caractères espaces compris. Et pour participer, il fallait avoir 30 ans ou moins et avoir déjà publié un texte (dans un ouvrage collectif ou en monographie), que ce soit dans une maison d’édition à compte d’éditeur, une revue avec comité de lecture / avec un processus de sélection. Bien entendu, nous avons signé une lettre contractuelle avec chacun d’entre elles et eux, et leur contribution a été rémunérée (très modestement hélas, vu nos budgets extrêmement contraints, mais nous y tenions bien entendu).
Ces prises de parole, il a justement fallu les faire résonner entre elles pour construire l’ouvrage : comment s’est fait ce travail de mise en perspective ?
C’est une question qui a suscité bien des discussions entre les membres du Comité éditorial ! Il aurait été possible de réunir les textes géographiquement, par continent par exemple ; ou bien linguistiquement, par la langue d’écriture. Ou encore, par thématiques. Mais nous n’avons pas souhaité guider trop la lecture des textes et surtout ne pas les enfermer dans des labels qui sont forcément réducteurs. Nous aurions pu alors choisir de les présenter par ordre alphabétique de nom du contributeur ou de la contributrice – mais là encore, c’était insatisfaisant et un peu trop « froid », assez éloigné de l’esprit du projet. Nous avons donc opté pour une solution qui nous a semblé la plus respectueuse pour ces écrits : les regrouper par « ensembles » (séparés dans le livre par des visuels représentant des visages jeunes et souriants) parce qu’ils ont des points communs, mais sans labelliser ces ensembles. Et nous avons pris un soin tout particulier à placer en début et fin d’ensemble des textes qui assuraient une forme de liaison avec ceux qui précédaient et suivaient.
Oui, tout à fait. Même s’il existe une vraie diversité entre toutes ces contributions, il y a ces fils conducteurs : les auteurs et autrices portent un regard lucide sur le monde qui leur est légué et nourrissent un grand appétit de justice.
Sans illusion – « rêvons mais rêvons éveillés » écrit une contributrice – cette jeunesse est aussi déterminée à espérer. « Le ciel est lourd », mais il faut « chercher du sens dans ce qui reste », semble-t-elle dire à l’unisson, appelant à résister par l’écriture, la sensibilité, l’imagination et le collectif… Y croire, coûte que coûte, c’est ce qui fait sa force ?
Les constats dressés sont parfois extrêmement durs – comment pourraient-ils ne pas l’être ? – mais j’ai été frappé aussi de constater que l’espoir résiste, qu’il existe. Et cela fait un bien fou. Je conseille à toutes les personnes qui sont accablées par la situation nationale et internationale – et nous sommes nombreu/x/ses ! – de lire ces textes. C’est une fenêtre ouverte – on se prend des rafales de vent et de pluie, mais il y a toujours un petit coin de ciel bleu à portée de vue.
Je crois que les auteurs et autrices partagent un constat sans concession sur la situation, une quête de sens et un besoin de justice. Mais aussi et surtout – et c’est là une originalité, je crois – une conscience et un respect aigu des autres. Comme le dit Karim Kattan, écrivain palestinien, dans la préface : « En fin de compte, envers et contre tout, ce qui me semble incarner au mieux cette collection [de textes], c’est l’idée de présences attentives et lumineuses. »
Propos recueillis par Claire Berest
* Fondées en 2020 par Etienne Galliand, « éditeur des diversités », les éditions Double ponctuation, publient des livres sur le féminisme, les VSS, les questions LGBTQIA+, le handicap, ou encore la pop culture et la bibliodiversité. « Dans un secteur globalement bollorisé Double ponctuation revendique fièrement son indépendance et insiste sur l’importance de donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont pas assez. »
