Place de la République, une foule serrée
Place de la République à Paris, la foule est immense. Dans les cortèges, on avance serré, au rythme des chants et des slogans. Les pancartes sont souvent drôles sur des sujets graves. Beaucoup de manifestant.es disent la même chose, ils sont là « pour que ça change ». La peur de l’avenir se lit sur les banderoles, mais sur les visages, il y a des sourires affichés. Et dans les échanges, c’est la colère et l’espoir qui s’expriment dans une ambiance festive.
Le mouvement dure depuis plus de six semaines, mais ne s’essouffle pas. ce jeudi 5 novembre, la grève interprofessionnelle a rassemblé à Paris des travailleurs et travailleuses de tout âge, des enseignant.es, des lycéen.nes, des étudiant.es, des agents de la fonction publique comme des salariés du privé.
Dans le cortège, une professeure d’anglais de collège, dans les Yvelines, confie qu’elle a manifesté alors que ce n’est pas dans ses habitudes. Elle est là pour l’école, « mais aussi pour les jeunes qui se font tabasser depuis un mois » et pour « tous les gens qui ne peuvent pas venir car ils ne peuvent pas perdre une journée de salaire ». Son inquiétude dépasse l’école : « La dérive du pays nous inquiète beaucoup. Je suis prof d’anglais, on parle beaucoup des États-Unis », espérant que la France ne bascule pas. Les violences policières, l’Etat policier sont très présents dans le cortège.
En vingt ans de métier, elle a vu les moyens baisser, elle décrit un quotidien où il y a « toujours plus de choses à faire », « de plus en plus de paperasse », des projets qui reposent sur la bonne volonté, et plus de moyens pour en monter avec des élèves « formidables ». Elle pense aux élèves en situation de handicap, et aux AESH, « La façon dont sont traitées les AESH, ça me dégoûte » lâche-t-elle. Pourquoi elle manifeste ? « C’est pour tout ça, pour tous les enfants et pour tous les jeunes. »
Les messages portés à bout de bras sur les pancartes résument les colères : « Rien n’excuse des mutilations d’enfants », « Lâche le fric, pas les flics », « L’éducation n’est pas un marché », « Lycéens inquiets pour demain », « Là pour être écoutés, pas pour être gazés ».
Voir cette publication sur Instagram
« Des conditions toujours pires »
Une professeure de lettres dans un collège parisien décrit un quotidien devenu intenable : « On est là parce qu’on est des enseignants fatigués de faire notre travail dans des conditions toujours pires, on est là pour nos élèves, on est là pour les personnels qui sont maltraités par une Éducation nationale qui les méprise. » Elle énumère des élèves « en trop grand nombre dans nos salles », pas assez de chaises pour les accueillir, des températures « qui dépassent les 40° au mois de mai, à 16° en novembre », des fenêtres qui ne ferment pas. Les élèves à besoins particuliers, porteurs de handicap, sont « de mieux en mieux diagnostiqués mais pas accompagnés dans nos classes ». « Il manque un nombre incalculable d’AESH », dit-elle. Il n’y a pas d’assistante sociale dans son établissement depuis plus de deux ans, alors que des élèves sont « dans un mal-être épouvantable ». Enseignante en collège, elle rejoint les revendications des lycéens, car « ce sont les mêmes » comme celles de tous les travailleurs, « Mon pouvoir d’achat ne fait que diminuer, je rejoins les revendications de tous les travailleurs français aujourd’hui. » La joie des cortèges ne masque pas la colère, ni les revendications (postes, salaires, accompagnement des élèves en situation de handicap, fin des violences).
Du côté de Marseille, une nouvelle fois la mobilisation sociale était forte. Plus de 50 000 personnes étaient rassemblées (bien plus que lors de la précédente journée de grève) et ont pu défiler dans le calme et la bonne humeur au rythme des sonos, des orchestres et des slogans dénonçant la politique budgétaire du gouvernement et ses conséquences notamment en matière d’éducation, la vie trop chère, les salaires insuffisants, le recours systématique de la violence.
Ni les vacances scolaires, ni l’usage démesuré de la force de la part des services de police ont pu venir à bout d’un mouvement qui dure depuis plus de six semaines. Bien au contraire car cette fois les étudiants, les personnels de l’éducation nationale, les agents de la fonction publique et certains secteurs du privé avaient répondu présents. L’éducation et l’enseignement supérieur (lycéens, étudiants, personnels) représentaient la moitié du cortège, ce qui illustre bien la mobilisation grandissante et persistante dans ce secteur.
Pour Élisabeth Allain Moreno, secrétaire générale du SE-UNSA, la journée est une réussite : « Mobilisation très réussie, démontrant une unité solide et déterminée pour ne rien lâcher sur les revendications salariales et le pouvoir d’achat. » Pour elle, c’est un message adressé au gouvernement et aux parlementaires, à la veille du vote du PLF, mais aussi aux futurs candidats à la présidentielle, n’attendant « Pas de promesses en l’air, mais un net changement attendu sur la politique des services publics et de la jeunesse. »
« Le mouvement social a repris l’avantage »
A la fin de la journée, le Snes-FSU tire un bilan combatif. Selon le syndicat, 52 % des professeur.es du second degré étaient en grève. Pour lui, « le mouvement social a repris l’avantage sur le gouvernement après 10 ans de macronie ». Le syndicat voit dans cette journée l’aboutissement de cinq semaines de lutte. « La mobilisation depuis 5 semaines, les premières avancées, les manifestations syndicales joyeuses, pacifiques et déterminées font naître un grand espoir », écrit-il, avant de lancer un appel : « Ne nous arrêtons pas là : c’est le moment de transformer l’espoir en victoire ! »
Djéhanne Gani et Alain Barlatier en région
Voir cette publication sur Instagram
