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Patricia Bonnard, professeure de lettres, a mené à Genas un projet annuel particulièrement ambitieux : la rédaction par des 3èmes d’un roman policier se déroulant dans un quartier de Lyon en pleine restructuration. Intitulée « Cadavre exquis à la Confluence », l’entreprise témoigne des vertus de la collaboration : entre enseignants (professeure documentaliste et professeure d’arts plastiques ont activement participé) et entre élèves (qui ont appris à s’entraider, à écrire à plusieurs, à partager leurs compétences pour les enrichir). Au bout de ce beau parcours dans la ville et dans la littérature, il y a la fierté d’avoir réalisé un livre papier et numérique : un « chef-d’œuvre de classe », qui a été présenté jusqu’au au Forum des Enseignants Innovants 2015.

Dans quel contexte ce beau projet d’écriture est-il né ?

J’enseigne à Genas, dans la banlieue lyonnaise, et le collège Leprince-Ringuet est considéré comme un établissement avec une population plutôt favorisée ; néanmoins, la situation excentrée par rapport à la ville de Lyon et le peu de transport en commun ne permettent pas de fréquenter assidument cette dernière.

Pour cette raison, et après avoir fait découvrir à mes élèves de quatrième lors de l’année précédente le quartier de la Croix-Rousse (projet « Le Labeur et le peine », année 2013-2014), j’ai souhaité faire découvrir à des troisièmes cette fois-ci un autre quartier de Lyon, plus moderne et en pleine construction-restructuration, celui de la Confluence. C’est ainsi qu’est née l’idée de « Cadavre exquis à la Confluence ». J’ai soumis cette idée à mon incontournable partenaire de projet, ma collègue professeur-documentaliste Caroline Guédan, qui s’y est tout de suite intéressée et, ensemble, nous avons réfléchi à son élaboration. Nous avions toutes les deux eu l’occasion de rencontrer le Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement de Rhône Métropole (CAUE) et, lorsque j’ai évoqué l’idée d’un roman policier, Caroline a immédiatement pensé à une auteure qu’elle avait rencontrée par le biais de sa libraire : Françoise Guérin, pour nous accompagner dans nos ateliers d’écriture.

Nous avons déposé un dossier de classe PAC avec le CAUE pour partenaire, qui nous permis d’obtenir 600€ de subvention, réparties entre l’architecte du CAUE et la romancière. Le projet a également séduit deux de mes collègues d’anglais, Carole Iacovella et Catherine Jacquot, qui ont décidé en même temps de faire travailler les élèves de mes deux troisièmes autour des auteurs étudiés en français, comme on peut le voir sur le blog du projet, ainsi, bien sûr, que Laurence Perceval-Moulard, ma collègue d’Arts plastiques qui s’est chargée de toute la partie maquettes, secondée par Maryelle Mathevot, l’architecte missionnée par le CAUE.

Le roman écrit par vos collégiens s’intitule « Cadavre exquis à la Confluence » : pouvez-vous expliquer ce titre ? pourquoi le choix d’un roman policier ? un travail sur le genre a-t-il été mené parallèlement en cours ?

Le titre a été le fruit d’une longue réflexion ! C’est celui de notre projet PAC, et il fallait qu’il fasse apparaître à la fois l’aspect policier et l’aspect architectural, sans léser l’un ou l’autre. Je tenais au genre policier car d’une part c’est un genre essentiellement urbain donc convenant parfaitement à notre sujet, et d’autre part qui requiert une vraie rigueur d’écriture : la construction doit être sans faille et c’est d’ailleurs là où nous avons passé beaucoup de temps et où la présence (et le regard professionnel) de Françoise Guérin nous furent précieux.

Afin de préparer les élèves, ils ont eu à lire pendant les vacances d’été le premier roman jeunesse d’Harlan Coben, A Découvert, qui les a d’emblée plongés dans cet univers et les a marqués durablement (leur roman s’en ressent). De surcroît, il a suscité l’enthousiasme et nombreux sont ceux qui ont lu le deuxième et le troisième (sorti en novembre 2014), pour le plus grand bonheur de leurs parents : « Il a demandé un livre pour Noël ! »

Parallèlement, en cours, commençant toujours par l’étude du genre narratif, j’ai ouvert l’année avec une séquence sur les incipits de romans policiers, avec Conan Doyle, A. Christie, E. Peter, L. Malet, A. Upfield, M. Higgins Clark et D. Pennac puis enchaîné avec une première « mission » sur le roman de Coben : 7 groupes dans la classe, donc 7 missions autour du cadre spatio-temporel, des lieux, des personnages et leurs liens les uns par rapport aux autres, les événements (27 chapitres donc 9 chapitres par groupe).

Dans une nouvelle séquence, nous avons ensuite, en octobre-novembre, étudié la ville sous son aspect « poétique » à travers un groupement de textes, avant de nous rendre à la Confluence pour une visite, guidée par Maryelle Mathevot, notre architecte. Durant les vacances de Toussaint, j’avais demandé aux élèves de lire A la vie, à la mort, le premier roman de Françoise Guérin, afin de préparer la rencontre de décembre. Les élèves ont donc lu, entre septembre et novembre, deux romans policiers, l’un américain, l’autre français, et étudié divers auteurs, français et étrangers, en français et en anglais, afin de se préparer à l’écriture.

Pourquoi cette volonté d’ouvrir le collège sur l’environnement urbain ? sur ce quartier en particulier ? Comment concrètement avez-vous intégré au projet le travail sur l’urbanisme et l’architecture ?

Comme je l’ai expliqué en préambule, nous sommes quasi un collège de campagne et, pour les élèves, « Confluence », c’est avant un centre commercial non loin du périphérique… Le programme de troisième abordant le vingtième et le vingt-et-unième siècle, ce quartier de Confluence s’y prêtait parfaitement. Bien qu’il se trouve près du cœur historique de Lyon, il était voué aux activités industrielles, portuaires et au marché de gros ; la gare de Perrache le sépare de la Presqu’île et ce fut longtemps un quartier ouvrier, plus ou moins mal famé à Lyon, jusqu’à ce que le projet Confluence bouleverse les lieux, reconvertissant d’anciens bâtiments industriels (ou les démolissant) et transformant les friches en immeubles de logements, en bureaux et en commerces.

Après une visite du quartier qui a permis aux élèves de découvrir les lieux et de se rendre à la Maison du projet afin d’en connaître les aménagements à venir, ils ont ensuite durant le mois de janvier élaboré, par groupe de trois, en cours d’Arts plastiques (et sur mes heures de Français…) des maquettes pouvant s’insérer dans la nouvelle tranche de construction à venir. Ces maquettes étaient essentielles, car elles étaient destinées à être le support de la narration.

Une écriture longue, réalisée de façon collaborative par 31 élèves : comment avez-vous procédé pour arriver au bout de cet ambitieux travail de rédaction ?

Les maquettes terminées, nous sommes passés à la phase d’élaboration du roman. Nous n’avons pas à proprement parler construit le roman comme un cadavre exquis mais avons gardé l’idée d’une écriture à plusieurs, qui évoluerait au fil des lieux, car ce serait ces derniers qui déterminaient le fil de l’histoire.

Alors que les élèves terminaient fin janvier leurs maquettes, nous avons commencé à construire avec eux les personnages. En groupe, les élèves ont réfléchi chacun à un aspect du personnage principal : description, caractère, loisirs-activités, relations avec les autres, lieux de vie, famille, antécédents. La classe étant très vivante et toujours disposée à débattre, nous avons arbitrairement décidé que les décisions de chaque groupe ne seraient pas discutables, juste « aménagées » pour correspondre au reste. Le personnage et son entourage se sont ainsi dessinés et, ensemble, nous avons imaginé le parcours du héros à travers les maquettes, ce qui a structuré l’histoire.

C’est sans doute une de nos plus grandes fiertés : que cet Enzo, forgé par les élèves, leur soit réellement devenu familier ; ils se le sont appropriés et l’écriture a découlé (presque) naturellement. D’expérience, je savais que les élèves se lasseraient de quelque chose qui dure. Nous avons donc voulu un temps d’écriture resserré et c’est en mars qu’il s’est déroulé. Françoise Guérin est venue deux fois trois heures, en début et en fin de mois. Lors du premier atelier, elle les a aidés à structurer leur intrigue et surtout l’uniformiser, arrivant avec un regard neuf. Les élèves ont écrit durant tout le mois de mars et nous lui avons fait parvenir leurs textes afin qu’elle les ait lus pour la dernière rencontre et puisse apporter des conseils d’écriture à proprement parler.

Chaque groupe de maquette (trois personnes) écrivait le chapitre correspondant à sa production, étant le mieux placé pour en parler. Pour ce faire, les groupes ont utilisé divers outils. Ces groupes formés en Arts plastiques étaient plutôt hétérogènes littérairement parlant, mais c’est ce qui a fait leur richesse.

Ils ont utilisé Titanpad, un logiciel d’écriture collaborative en ligne qui leur a permis d’écrire au collège comme à la maison, tandis que je pouvais surveiller les progrès et récupérer les textes afin de les imprimer. Nous avons alterné moments de lecture orale au CDI, qui permettaient de relever certaines incohérences d’un chapitre à l’autre, et temps de relecture plus silencieux, avec annotations.

Les six semaines entre les deux vacances (Hiver et Printemps) ont été intenses et les élèves ont « fait du français » non stop, écrivant, réécrivant, se relisant, se corrigeant mutuellement. C’est à ce moment que s’est vraiment créée la cohésion du groupe, que ce soit entre les élèves ou entre professeurs et élèves.

Durant les vacances de Printemps, Caroline Guédan et moi même avons procédé à maintes relectures minutieuses, pointant les incohérences, en oubliant aussi (!), pour soumettre aux élèves à leur retour un roman terminé. Le mois de mai a été consacré à la « promotion » : réalisation de la couverture, de sa quatrième, d’affiches et de bandes annonces visibles sur le blog. Un groupe d’élèves volontaires est également intervenu lors d’une restitution officielle au CAUE en mai 2015.

Début juin, le roman partait chez l’imprimeur et dix jours plus tard, nous avons organisé une soirée au CDI avec les parents pour leur remettre les exemplaires commandés et leur faire découvrir les maquettes et l’ensemble du travail de l’année.

En quoi le numérique vous a-t-il aidé dans ce projet ?

Les iPads mini dont nous disposons au collège nous ont été précieux : ils ont permis de travailler dans ma salle de classe pendant que d’autres étaient sur les ordinateurs du CDI, ils ont aussi été utilisés pour réaliser les bandes annonces (les élèves sont devenus des « pros » d’iMovie). Nous avons également créé un dossier sur Dropbox pour y déposer les documents du projet (photos, textes, annexes…), ce qui permettait là encore d’y avoir accès de partout. Titanpad enfin s’est révélé un précieux outil lors de l’écriture.

Le numérique est un moyen parmi d’autres et non une fin, mais il favorise « l’explosion des murs » : on travaille dans et hors la classe, tout le temps et sans toujours s’en rendre compte.

Le travail a abouti à un remarquable « chef-d’œuvre de classe » : comment les élèves l’ont-ils jugé ? quel regard vous-même portez-vous sur le roman ?

Comme me l’ont dit beaucoup d’élèves : « Quand vous nous avez dit qu’on allait écrire un roman, on n’y croyait pas trop. » et ils ont été très fiers du résultat. Françoise Guérin nous a également révélé qu’elle nous avait trouvé joyeusement inconscientes (« quel projet farfelu ! » lance-t-elle dans la préface). Nous sortions d’une écriture de nouvelles en quatrième et voulions vraiment quelque chose de plus ambitieux.

Bien sûr, ce fut un travail énorme, de la part des élèves comme de la nôtre. Caroline et moi ne comptions plus les heures passées à lire et relire. Et quelle déception en découvrant, une fois le livre imprimé, que nous avions oublié deux coquilles… Néanmoins, le résultat a dépassé nos espérances : nous l’avons trouvé vraiment bon, ce roman, cohérent, avec une vraie personnalité et une histoire qui se tient, même si, comme le dit Françoise Guérin, les élèves ont visiblement préféré s’attarder sur le couple Enzo-Marion plutôt que sur le crime…

Je trouve que ce roman leur ressemble, il « parle » comme eux (c’est quelque chose que nous tenions à préserver), expose leurs préoccupations et présente finalement une vision plutôt optimiste de l’avenir où l’amour, la famille, ont une vraie place. Il aurait été si facile d’avoir recours à la violence, non, c’est le sport qui l’emporte !

Des élèves qui n’étaient pas particulièrement intéressés par le français ont été de précieux collaborateurs quand d’autres, meilleurs mais plus scolaires, ont parfois eu du mal à quitter leur zone de confort. L’entraide a été très présente et ils se sont découverts les uns les autres, appréciant l’aide qu’ils pouvaient mutuellement s’apporter. Leur relation avec nous, enseignants, a également évolué vers plus de confiance et d’horizontalité. Etant le professeur principal de cette classe, j’en ai ressenti plus vivement les bénéfices encore, que ce soit dans mes rapports avec eux ou encore avec leur famille.

Au final, en quoi une telle pédagogie, qui fait appel à l’activité des élèves, à leur créativité et à leur collaboration, vous semble-telle pertinente ? quels conseils donneriez-vous à des collègues tentés de se lancer dans de semblables projets ?

Une des phrases entendues qui m’a vraiment fait plaisir, c’est : « Maintenant, quand je lis un livre, j’essaie de comprendre comment l’auteur a fait pour enchaîner les événements ou introduire les dialogues, je regarde ça différemment. » J’ai trouvé que c’était fantastique ! Si les élèves ont retenu ça de l’exercice, cela veut dire qu’ils sont armés pour la suite de leurs études, qu’ils ont développé un regard critique, une capacité d’analyse et de réflexion… à quatorze ou quinze ans ! Un autre compliment, c’était : « on n’a pas eu l’impression de faire du français cette année », ce à quoi j’ai répondu : vous n’avez pas arrêté !

C’est une expérience qui a, je crois, été aussi fructueuse pour eux que pour nous. Epuisante aussi, mais si gratifiante qu’on l’oublie à la fin. Si je devais donner un conseil à des collègues, c’est d’avoir envie d’abord, car on ne fait rien sans plaisir, et, surtout, de n’avoir pas peur de collaborer avec d’autres. Je n’aurais jamais pu mener ce projet seule : trop lourd, trop chronophage. Si ma collègue professeure – documentaliste Caroline Guédan n’avait pas été avec moi durant cette année, jamais nous n’aurions pu en venir à bout. Comme l’ont dit certains élèves (encore) : « Jamais on n’est autant venu au CDI pour travailler ! » Car c’est de cela qu’il s’agissait : de travailler. Mais différemment. Et pour ma part, construire un projet avec un enseignant qui a un autre regard est extrêmement riche : nous croisons, nous échangeons, nous discutons, rien n’est figé, et plus on est de fous, plus on s’amuse, plus on prend du plaisir et plus on en fait prendre aux autres !

Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut

Le blog du projet

Un diaporama Prezi sur le projet

Le blog de Patricia Bonnard (nouvelle adresse)

Le projet précédent de Patricia Bonnard

Le site du Conseil d’Architecture, d’Urbanisme et d’Environnement

Les nouveaux programmes

Patricia Bonnard sur les nouveaux programmes de français