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A l’approche du 9 décembre décrété Jour de la laïcité à l’école, des élèves de seconde ont bûché sur la Charte de la laïcité. Une notion qui est loin d’être simple. Reportage au Lycée du Bourget (Seine-Saint-Denis).

– « Tu sais ce que ça veut dire, toi, prosélytisme ?», demande un lycéen, penché sur l’article 6 de la Charte (1).

– « Ben non », répond sa voisine.

– « Vous avez le dictionnaire ou alors vous pouvez chercher sur l’ordinateur à mon bureau », intervient la professeure d’anglais, Solenne Pédurand.

Dans les autres petits groupes – les élèves travaillent par deux ou trois -, les interrogations fusent : « Le pluralisme, c’est quoi ? », « « Le libre arbitre, tu comprends toi ? », «Et l’apprentissage de la citoyenneté ? »… La prof passe parmi les groupes, aide à chercher, explique.

Tirage au sort

En début de cours, elle a fait tirer au sort des bouts de papier – les 15 articles de la Charte de la laïcité. Chaque groupe planche maintenant sur le sien.

Prévue dans la loi de Refondation de l’école, la Charte a été diffusée en septembre 2013 par le ministre de l’Education Vincent Peillon (mai 2012-avril 2014), adepte du penseur de la laïcité Ferdinand Buisson. Elle est désormais affichée dans tous les établissements.

Depuis la rentrée (2), le texte doit en outre être signé par les parents dans le cadre de la Grande mobilisation de l’école pour les valeurs républicaines, qui a fait suite aux attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher.

« La laïcité autorise à …. »

La consigne est simple. Les élèves doivent d’abord expliciter l’article qu’ils ont pioché, puis l’illustrer avec deux phrases commençant chacune par : « La Charte de la laïcité autorise à… »

L’idée est de montrer que la laïcité est une affaire de liberté et renvoie aux valeurs républicaines. Trop souvent les lycéens, particulièrement dans certains quartiers, la perçoivent comme une source de nouvelles contraintes, notamment avec l’interdiction du voile. Le Lycée du Bourget a d’ailleurs nommé « Semaine des libertés » la période du 7 au 11 décembre durant laquelle toutes les secondes étudient la Charte.

« La religion c’est personnel »

Après une vingtaine de minutes, les élèves vont tour à tour au tableau présenter leur article. « Chacun a sa propre croyance, mais on ne peut pas contredire son enseignant en disant que c’est pas comme ça dans sa religion », commence celui tombé sur l’article 12.

Son groupe n’a pas réussi à trouver deux phrases montrant ce que la laïcité autorise. C’est même plutôt le contraire : « On ne permet pas de signes religieux, on ne permet pas d’interrompre un enseignant au nom de sa religion».

Suivent deux lycéennes tombées sur l’article 3 qui met en avant la liberté de conscience. « La religion, c’est personnel, commente l’une d’elles, à l’exception du voile intégral interdit par la loi ».

«Une interdiction et une liberté »

La fin de la séance approche. Solenne Pédurand élargit le débat : « La laïcité pour vous, c’est plutôt une interdiction ou une liberté ? »

Les élèves ont un point de vue paradoxal. « C’est une interdiction et c’est aussi une liberté, lance l’un d’eux, on t’interdit de montrer ta religion, en même temps tu es libre de penser ta religion ».

« Du point de vue de la société c’est une liberté, ajoute une autre qui balance aussi, mais pour nous c’est une interdiction : on a le droit de penser mais faut pas montrer en public ».

« Est-ce que cela ne permet pas de mieux vivre ensemble ? », tente alors l’enseignante. Elle vise juste. « Les enseignants vont pas faire de favoritisme entre un élève musulman et un chrétien », se félicite une lycéenne. «Finalement ça permet de vivre ensemble sans distinction », enchaîne une autre.

« La culture commune, c’est quoi ? »

Après les Secondes 2, ce sont les Secondes 5 qui vont plancher sur la Charte, cette fois avec leur professeur d’histoire-géo Jean-Marcel Guigou.

Ouvert en septembre 2014, le Lycée du Bourget est un établissement expérimental. Les enseignants mènent des projets communs et pratiquent l’interdisciplinarité. Tous assurent par exemple des heures de suivi où ils travaillent avec des petits groupes d’élèves la méthodologie, l’orientation et en ce moment la notion de laïcité. Les classes de seconde sont en outre indifférenciées, c’est-à-dire sans parcours optionnels.

Une fois les manteaux enlevés et les casquettes retirées, c’est le même rituel : on pioche, on reformule. D’emblée, un groupe bute : « L’accès à une culture commune, monsieur, on voit pas. »

« Ca peut partir en vrac … »

Après les passages au tableau, Jean-Marcel Guigou lance la discussion. Il s’agit d’éclaircir certains points qui paraissent encore confus.

– « Dans l’école laïque, on n’a pas le droit d’être croyant d’après vous ? », demande-t-il à la classe.

– « Non », réplique une voix.

– «En effet, on n’interdit pas la croyance religieuse. On interdit quoi alors ? », poursuit-il.

– « De montrer sa religion », répondent plusieurs élèves. Pour la classe, cela paraît une évidence.

– « De manière ostentatoire, complète le prof. Et pourquoi ? »

– « Parce que ça peut partir en vrac… », laisse tomber un élève fataliste.

– « Quel est l’objectif ?, reprend Jean-Marcel Guigou, l’école vous propose différentes visions du monde, sans choix religieux. Vous avez accès à toutes les connaissances, des connaissances ainsi partagées, dans le respect des valeurs de la République. Tout doit être accessible – c’est la liberté – et tout le monde doit y avoir accès – c’est l’égalité. »

Pas question de céder

L’heure a tourné. Jean-Marcel Guigou annonce la suite pour la semaine prochaine : un retour sur l’histoire. « Nous verrons pourquoi la laïcité est devenue un principe de la République, explique-t-il, elle n’est pas sortie un jour de la tête de quelqu’un ».

Manifestement les élèves ont bien accroché à la discussion. Mais la sonnerie a retenti. Et ils se bousculent pour partir.

A leur arrivée ce matin dans la salle des profs, les enseignants ont discuté des menaces proférées dans le dernier numéro du journal de Daech, contre ceux qui enseigneraient la laïcité. Pour eux, c’est entendu : ils ne céderont pas. La preuve.

Véronique Soulé

(1) La charte

(2) Voir cet article du Café pédagogique

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