Des partis-pris qu’il déploie déjà magistralement dans son précédent long métrage Les Etendues imaginaires [Léopard d’or, Locarno, sortie en France en 2019], une fiction somnambule dans les pas d’un policier enquêtant sur la mort d’un migrant venu de Chine, ouvrier des chantiers d’extension de la terre insulaire sur la mer ; une recherche du réel au virtuel se muant en plongée psychique dans le monde de l’autre, celui du disparu.
Cette fois, Yeo Siew Hua actualise un scenario imaginé dès 2012 pour interroger la métamorphose de notre rapport à la vie privée, à l’ambivalence de l’image de soi exposée aux regards des uns et des autres. Avec le désir de mettre en lumière, des caméras de surveillance omniprésentes aux mosaïques géantes d’images envahissantes, un contrôle généralisé.
Un drame intimiste, profondément humaniste, d’une ampleur inédite qui dépasse les frontières d’une simple enquête policière.
Enquête à tiroirs, effets en miroir
Vision inaugurale d’instants heureux : de jeunes parents et leur petite fille rieuse en pleine nature arborée et ensoleillée. Quelques images arrêtées et des retours en arrière. En fait, nous découvrons une jeune femme devant l’écran de son ordinateur en train de visionner ces images, traces dévastatrices d’un passé récent, captées en vidéo par un inconnu à l’insu du couple que Peiying forme avec son mari Junyang. Avant la disparition, en un instant d’inattention paternelle, de Bo, leur enfant. Il y aura d’autres vidéos du même type déposées chez eux par le voyeur anonyme. Des dvd que l’officier de police Zeng examine lui aussi avec rigueur. Des preuves anxiogènes pour le jeune couple d’une surveillance obsessionnelle de leur intimité familiale déjà installée et qui se poursuit sous nos yeux.
Junyang, visage fermé, regard lointain, prend cependant sa part. Dans le square où l’enlèvement s’est produit, il retrouve sa mère ; cette dernière distribue des petits avis de recherche de la fillette, une mère de famille sollicitée refusant l’offre. Junyang se met à la suivre un long moment sans objectif ni échange visible et nous marchons dans ses pas. Comme nous allons, à plusieurs reprises, pénétrer avec lui dans les méandres de Singapour, ses centres commerciaux ses grands magasins, ses escaliers mécaniques sans fin. Tandis que les vidéos se succèdent montrant à Peiying son mari au supermarché avec leur fille puis lors de sa ‘filature’ urbaine de la mère de famille croisée au square…
Le récit, tout en distillant la souffrance de l’une, l’incapacité de l’autre à regarder en face l’ampleur du désastre intime, prend une direction imprévue (il y en aura d’autres).
Nous faisons progressivement la connaissance de Lao Wu, personnage dérangeant, vivant seul avec sa vieille mère aveugle, superviseur taciturne au supermarché voisin et qui se révèle être le voyeur et enregistreur des vidéos en question.
Même si ce changement soudain de point de vue déplie une perspective nouvelle (et un inquiétant suspect potentiel), la tension demeure et se prolonge au-delà du dénouement manifeste (le mystère éclairci, le retour saine et sauve de Bo, l’enfant enlevée), les errements, des personnages masculins en particulier (mais la douleur lancinante de la jeune mère ravagée par la perte et sa révolte violente contre le père distrait n’est pas éludée), se compliquent. Et ouvrent la représentation à d’autres voyages dans l’espace et dans le temps.
Regarder, être vu, à n’en plus finir : l’emprise d’un nouveau monde
Impossible de restituer dans sa richesse foisonnante les pistes tracées par Strange Eyes pour appréhender les trajets énigmatiques des protagonistes. Attachons-nous par exemple à celui de Junyang, époux et père inaccompli, au-delà du malheur de l’enfant perdue et retrouvée. D’où vient qu’il semble se déplacer dans ce que le cinéaste nomme la ‘cité-Etat’ de Singapour, en baignant dans la démultiplication des regards, des caméras de surveillance tous azimuts aux murs d’écrans en passant par les réseaux et les écrans de toutes sortes, une imprégnation jusqu’au vertige et à la perte de soi ?
Des troubles de la perception encore accrus par la verticalité des grands immeubles d’habitation d’où le jeune couple dispose d’une vue plongeante sur la grande fenêtre rendant visible l’intimité d’un autre jeune couple, similaire au sien, avec l’hypothèse plausible que ces deux voisins-là soient à leur tour des voyeurs potentiels. Dans ce jeu de miroirs et de croisements des visions et des points de vue, l’attention accordée en particulier à Junyang traduit l’enfermement et la solitude en mal de relations réelles sans les mises à distance induites par son environnement.
Mise en scène troublante, labyrinthique, ouverte à l’inconnu
L’opacité du personnage demeure mais un échange prolongé (dans un des derniers chapitres de l’histoire visible) revêt une dimension essentielle, comme un vacillement existentiel. Cadrée en plan moyen, dans la pénombre de l’appartement découpant les corps et les visages d’un face-à-face, la mère demande à son fils sur le point de sortir un instant de pause : « Tu es un adulte aujourd’hui …Tout a été si vite…Tout va aller de plus en plus vite… ». Elle accompagne ses propos d’un geste de tendresse en tendant le bras pour lui toucher le visage. Il tente une réponse inachevée (« Je…J’ai ») et étouffe des larmes naissantes. Pour la première fois.
La mise en scène d’une grande maîtrise alterne subtilement les plans d’ensemble associés au gigantisme des espaces urbains rectilignes et froids, les panoramiques sur les résidences prises dans le regard scrutateur d’une porteuse de jumelles ou d’un observateur acharné de la vie des autres ; alternance conjuguée avec des plans rapprochés où vont poindre la difficulté d’accéder à soi, le désir enfoui d’entrer en contact avec l’autre, la représentation fugitive d’un rêve ou d’un passé aboli.
Aussi sommes-nous entraînés aux côtés de personnages blessés sans nécessairement les comprendre au plus près de désordres profonds rythmés par des percussions musicales ultra-contemporaines laissant pourtant la place au surgissement, inattendu, d’une ancienne chanson pop chinoise (‘Endless Love’). Un agencement de musiques hétérogènes lié aussi à un travail saisissant sur la lumière (Hideho Urata à l’image), des éclairages blafards du jour citadin aux gris ternes des captations de surveillance automatique en passant par les couleurs violentes et contrastées de réminiscences du passé ou de nuits en furie.
La dernière scène de Stranger Eyes surprend encore. Nous assistons peut-être au retour à la maison de Junyang. Ce dernier debout à l’extérieur échange un regard avec Peiying sa femme, fenêtre ouverte, l’enfant à proximité. Un gros plan fugace nous a montré les mains de l’homme crispées l’une dans l’autre. Un dernier plan d’ensemble cadre Junyang de dos les mains toujours nouées, les yeux levés vers de grands arbres, touffeur verte se détachant dans la clarté du ciel. Comme si le ‘revenant’, si souvent fuyant, prenait le temps de se poser avant de se retourner et de voir vraiment sa femme et sa fille.
Création cinématographique, interrogation philosophique
Stranger Eyes, fiction hybride aux ramifications multiples, explore les déchirures d’un jeune couple à la dérive, hanté par l’absence, au-delà de l’enlèvement de leur enfant, les failles d’un voyeur silencieux et son besoin d’être vu, la prolifération des regards et des images au cœur de la cité-Etat aux structures rigides. Et dans le croisement des visions et des trajectoires, émerge l’immense solitude qui menace les relations entre les êtres humains, connectés, reliés les uns aux autres par des identités numériques, dans la communication à distance d’émotions et de sentiments. Virtuels ?
Ainsi le nouveau film de Yeo Siew Hua figure-t-il par sa construction labyrinthique, sa tension dramatique et son étrangeté dissonante le manque d’amour, le vertige de la perte de soi, le dépérissement du lien réel, authentique, avec l’autre. La détresse inexpliquée et l’opacité persistante des personnages de Stranger Eyes interrogent sans nul doute le règne de la Tech et la mutation anthropologique que nous vivons.
C’est en tout cas l’ambition de Yeo Siew Hua, formulant ainsi l’inquiétude suscitée en lui par notre transformation en individus hyper-connectés et constamment ‘surveillés pat l’Etat et les grandes entreprises’ : « Nous ne mesurons pas suffisamment l’impact de ce mode de vie sur l’humanité. […] Quel [effet] cela a-t-il sur notre perception de nous-mêmes et la manière dont nous nous projetons dans l’avenir ? ».
Samra Bonvoisin
Stranger Eyes, film de Yeo Siew Hua-sortie le 25 juin 2025 ; Compétition officielle, Mostra de Venise 2024, Festival international du film policier, Reims 2024, notamment.
