Quand un événement sature le paysage médiatique, en tant qu’enseignant, on se retrouve face à un dilemme : se détourner ou s’en saisir ? Pour ma part, j’étais en train de réfléchir à une nouvelle proposition pédagogique et j’ai tout de suite saisi la richesse des questionnements liés à cet événement dramatique et historique.
Comprendre réellement la situation
Avant même de commencer à mettre les élèves en situation de pratique, il me paraissait nécessaire de vérifier qu’ils avaient bien compris ce qui s’était passé et où. Mayotte est un territoire français mais lointain. « Mayotte, c’est la France ? », « C’est où ? ». J’ai rédigé un questionnaire sur un article d’un quotidien local. Cela nous a permis de clarifier certains points (situation géographique, type de catastrophe, personnes touchées, etc.). Le problème du logement sur l’île est antérieur à la catastrophe, elle n’a fait que le mettre en lumière et l’aggraver (quatre habitations sur dix sont en tôle d’après une étude de l’INSEE datant de 2017). Une fois ce travail réalisé, nous avons abouti à une question : comment se reloger dignement et rapidement après une catastrophe naturelle ?
La Paper Log House de Shigeru Ban, 1995
En 1995, l’architecte japonais Shigeru Ban, pas encore lauréat du prix Pritzker, vient en aide aux survivants du tremblement de terre de Kobe. Sa réponse à l’urgence de la situation, la Paper Log House : une construction provisoire résistant aux séismes, peu coûteuse, capable d’assumer des conditions météorologiques extrêmes, recyclable, facile à stocker, rapide à monter et pouvant être construite par une personne non qualifiée. Cette opération fut un succès et permit d’offrir aux victimes un abri de 16 m², bien isolé des intempéries. Un exemple étudié en classe avec les élèves par le biais d’un exercice de dessin a visé à deviner les matériaux choisis par l’architecte (tubes de cartons, caisses de bière vides, sacs de sable, toile). Le projet dégage aussi une certaine élégance malgré la trivialité de ses composants.
Construire pour survivre, construire pour prévenir
Dans le programme d’arts plastiques du cycle 4, on retrouve la question de la conception d’une architecture en fonction de sa destination, de son utilisation, de sa relation au lieu ainsi que les différentes modalités de son intégration. Ici, les élèves se saisissent de la question en binôme en commençant par rédiger une fiche chantier qui contiendra trois éléments importants : une double liste de matériaux dont ils auront besoin pour construire la maison en modèle réduit (la maquette) puis éventuellement par une personne dans la réalité (question du recyclage), un croquis représentant la forme de leur maison, et un texte qui explique et justifie leurs choix.
Nous nous sommes naturellement posés la question de travailler sur une catastrophe précise ou plusieurs. Ironie du sort, au moment où les élèves ont abordé cette phase du projet, une nouvelle catastrophe climatique est arrivée : les incendies à Los Angeles. « Monsieur, on doit construire cet abri avant une catastrophe ou en réaction ? ». Je voyais le projet comme la préparation d’un kit d’architecture d’urgence. Cela oblige aussi à se poser des questions sur les risques climatiques que peuvent encourir un territoire. Une menace qui peut être concrète pour les élèves comme lorsque en juin 2022, un orage de grêle est passé sur la ville et a causé de nombreux dégâts au collège ainsi que dans leurs habitations.
Dignité, beauté de l’habitat et oubli
Une fois lancés dans la construction des maquettes, de nouvelles questions ont été abordées, comme c’est le cas souvent en arts plastiques : comment récupérer l’eau potable, comment assurer les besoins en énergie. Des réponses plastiques ont été trouvées comme par exemple adapter la forme de la toiture à la récupération des eaux pluviales, installer une dynamo qui alimente un petit générateur d’urgence.
La question du beau était aussi au centre des préoccupations. Un binôme échange sur le sujet : « Pourquoi tu peins ce mur et tu dessines ces trucs ?- C’est pour faire joli.- Ah oui, tu crois que ça leur fait quelque chose si ils ont perdu leur vraie maison ?- Oui, personne n’aime habiter dans un endroit moche. ». La dignité s’invite dans les chantiers. Comme un élève me disait entre deux collages au pistolet à colle, personne n’a envie d’enfiler son pyjama devant son voisin. Tout le monde a besoin d’un toit.
En fin de projet, j’ai pu évaluer de multiples compétences liées au projet (pour ne citer que les principales) : choisir et mobiliser des moyens plastiques variés en fonction de leurs effets. Concevoir, réaliser et donner à voir un projet artistique collectif. Justifier ses intentions. Le projet peut aussi aisément trouver des ramifications dans d’autres disciplines (comme en SVT et géographie). Une restitution numérique envoyée a été envoyée à tous les parents avec un petit bilan écrit, permettant ainsi peut être d’ouvrir la discussion à la maison.
Au-delà de ses objectifs pédagogiques, et comme j’ai pu le dire aux élèves, nous avons mené ce projet aussi pour que ces gens ne tombent pas dans l’oubli d’un flux d’actualité incessant. Cette approche holistique montre comment l’éducation artistique peut contribuer à la sensibilisation sociale et à la réflexion sur des problématiques contemporaines.
Julien Sampson
