A l’occasion des 20 ans de La grande lessive, sa créatrice remonte le temps. Elle raconte dans ce billet le début de l’aventure. Dans le tumulte, s’il est difficile de faire entendre des heureuses nouvelles, et encore de parler d’enseignements et de créations artistiques et de lien social, elle nous invite à rêver et créer ! et à rejoindre la prochaine édition« Nuit et jour, réfléchir les lumières ! » le 16 octobre !
L’histoire de La Grande Lessive® peut commencer ainsi : au petit matin, en décembre 2005, dans une classe, une enseignante d’arts plastiques annonce à ses élèves qu’ensemble, ils vivront une leçon en vraie grandeur. Elle agence devant eux les éléments d’une installation composée de fils et de pinces à linge, et de réalisations de format A4 conçues par des participants dont ils ignorent l’identité et le nombre. Cette installation éphémère, déployée à travers places et rues, aurait lieu deux fois par an, pour reprendre le principe des « Grandes lessives » d’antan qui réunissaient les habitants d’une même localité.
La « prof » parlait, mais l’artiste qu’elle était s’exprimait aussi. Sans cette expérience, le projet ne pouvait pas dépasser l’enceinte de l’établissement. Il fallait des réseaux constitués au gré de sa propre histoire et une logistique adaptée, en l’occurrence un site conçu à la manière d’un atelier. La Grande Lessive® ne se limitait pas, en effet, à des pratiques artistiques traditionnelles (dessin, peinture, photographie, collage, etc.) et à une exposition de réalisations.
Dès janvier 2006, le numérique devenait le vecteur du déploiement d’une création multimédia dans laquelle l’humain œuvrait. Pour protéger ce fragile édifice, de même que son éthique et ses participants, son nom fut déposé auprès de l’I.N.P.I. L’utilité de cette démarche se vérifie sans cesse dans le contexte actuel de récupération marchande ou/et politique. Enfin, pendant de nombreuses années, et encore en partie, le salaire de l’enseignante finançait le projet de l’artiste.
La leçon en vraie grandeur se lit, vingt ans après, dans les 15 millions de participants de tous âges, genres, compétences, philosophies et origines sociales disséminés dans des milliers de lieux situés dans 134 pays et 5 continents. La durée d’une année scolaire ne permet pas d’évaluer l’intégralité de sa portée. Toutefois, devenus parents ou enseignants, les élèves de 2005 ont parfois découvert des étendages dans la cour d’une école, dans une rue, près de chez eux ou à des milliers de kilomètres, en se disant qu’ils ont vu naître ce phénomène désormais étudié par des chercheurs. Dans leur métier actuel, il se peut même qu’ils regardent autrement une oeuvre ou une personne venue leur présenter un projet, car La Grande Lessive® n’enseigne pas seulement « quelque chose de l’art », elle apprend à chercher, échanger, coopérer, se déplacer, inventer…
L’altérité et la citoyenneté y occupent des places de choix : le format des supports est le même pour chacune et chacun ; une seule réalisation par personne se retrouve suspendue à un fil. La poétisation du monde et la fragilité de l’existence s’y devinent aussi sous le souffle du vent ou les gouttes de pluie. Des préjugés explosent quand un groupe de personnes déficientes visuelles participe à ce qui ne peut plus s’appeler « arts visuels », mais « plastiques », ainsi que dans d’innombrables circonstances qui poussent à aller au-delà de ce que nous supposions pouvoir accomplir.
» Je me souviens… » d’une photo reçue en 2007 d’une région d’Afrique dévastée par la guerre civile. Quelques enfants préparaient une Grande lessive. Un texte l’accompagnait : « Merci. Jusque-là, ils n’avaient connu que la guerre ». Je me souviens d’une Grande lessive à Saint-Pierre-et-Miquelon avec 800 participants pour une population d’environ 5000 personnes. Je me souviens d’étendages dévalant les pentes de la Cité de Carcassonne jusqu’à la ville basse et au canal du Midi ayant déjoué l’obstacle du pont séparant ces deux territoires. L’après-midi les cours avaient vaqué afin de regarder les 4000 réalisations. Je me souviens d’écoles, collèges, lycées, écoles supérieures, universités et ENSPE métamorphosés par des étendages. Dans cette parenthèse, tout insuffle du sens que ce soit dans une petite école rurale, dans celle implantée sur un atoll du Pacifique ou dans l’immense cité scolaire de Cambrai au sein de laquelle des élèves présentaient, tour à tour, leur création au micro, le jour de l’enterrement d’un enseignant assassiné à Arras.
Je me souviens du Musée de l’Or de Bogota, de la Bibliothèque nationale de France, du Narbovia, de la Fondation Clément en Martinique, du Musée des Beaux-Arts de Valenciennes ou de centres d’art où ce projet, passé par l’école, faisait (ou fait encore) bouger les lignes entre l’art et la vie. Comment ne pas garder en mémoire, également, les mille réalisations accrochées dans les jardins du Musée des Beaux-Arts de Tours par de jeunes adultes souffrant de handicaps ? Leurs sourires, leurs mains, leurs regards… La Grande Lessive® tisse des liens de la petite enfance au grand âge, à l’école et hors de ses murs, à l’hôpital, à la médiathèque, au centre social, dans une commune, une communauté de communes, une ville… Dans le métro de Lyon, des affiches annonçaient la présence d’étendages disséminés dans tous ses arrondissements. Cependant, cette curieuse proposition artistique abolit bien d’autres frontières. Je me souviens d’un enfant de Villiers-le-Bel encourageant ses parents à peindre en leur disant « N’ayez pas peur, je vais vous apprendre ! ».
Je me souviens aussi d’un message lors de La Grande Lessive® « Pierre à images et pierres à imaginer ». Il provenait de Palestine. Aujourd’hui, il n’y a plus d’écoles et les enfants y meurent par milliers. En 2018, lue en France, l’invitation « Pierre à images et pierres à imaginer » paraissait trop abstraite à certains enseignants. Ce message affirmait le contraire. En Palestine, les pierres manifestaient depuis longtemps une révolte… Aujourd’hui, elles ensevelissent des corps et des familles entières, elles recouvrent leur histoire, délitent leur nation, tandis que des puissants imaginent déjà une reconstruction à leur image.
Le 16 octobre, « Nuit et jour, réfléchir les lumières ! » demande du concret, non la duplication d’un modèle prêt à l’emploi. En effet, « réfléchir » invite à penser par soi-même, à s’engager. En effet, les lumières sont aussi celles des idées cherchées en soi, avec et grâce à d’autres. Quel pari de montrer que ce qui s’enseigne à l’école sert dans la vie ! Quel défi de prouver que l’école sert à apprendre, y compris quand on y enseigne ou quand on l’a quittée ! Quelle chance de coopérer sans opposer les disciplines entre elles, les parents aux enseignants ou les plus jeunes aux plus âgés ? L’école n’est-elle pas conçue pour apporter des lumières ? Les arts ont précédé l’écrire, le lire et le compter. C’est pourquoi, considérer les enseignements artistiques pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire fondamentaux, est une urgence pour gagner en humanité et en intelligence. Pas plus qu’il est souhaitable de s’interdire de parler parce que nous ne sommes ni poètes ni écrivains, ne nous empêchons pas les uns, les autres, d’explorer les champs artistiques. Osons ensemble apprendre pour découvrir qui nous sommes !
Joëlle Gonthier, créatrice de La Grande Lessive®
https://www.lagrandelessive.net/participer-2/
La carte de La grande Lessive : https://www.lagrandelessive.net/participer-2/
