« Des cernes, une tête bien remplie, de la force au cœur, des valeurs portées haut sans peur », résume Justine, professeure des écoles dans le Puy-de-Dôme. Du 17 au 19 octobre, ils étaient plus de 400 enseignants venus de toute la France à participer aux Journées d’automne du FSU SNUipp. Trois jours pour penser l’école autrement, réfléchir aux inégalités et se ressourcer ensemble, loin des injonctions institutionnelles. Joie, colère, lucidité, épuisement… mais surtout le plaisir d’être ensemble pour construire et réfléchir. Aujourd’hui, pour beaucoup, faire du syndicalisme et parler pédagogie, c’est plus que jamais une nécessité : pour ne pas sombrer, pour garder du sens, et pour transformer l’École.
Une école inégalitaire : et si on osait en parler ?
Les inégalités dans l’école, par l’école, sont bien connues. Elles sont documentées depuis longtemps. Mais ce sont les angles morts – racisme, sexisme, pratiques enseignantes – qui ont été explorés ici, sans tabou.
Fabrice Dhume a ouvert les débats sur les discriminations dans l’institution scolaire. Parmi les temps forts : Patrick Rayou, Julien Netter avec « Former pour lutter contre les inégalités », Gaël Pasquier sur les « Pratiques enseignantes pour construire l’égalité des sexes et des sexualités », Catherine Huchet sur la « Formation des sujets lecteurs et citoyens à l’école », Henriette Zoughebi et Marie Desplechin sur la place de la littérature jeunesse. Santé mentale, IA, recherche, pédagogie différenciée, éducation antisexiste, prévention des risques psychosociaux : autant de sujets abordés sans détour.
Dans une conférence marquante, Marion Van Brederode rappelle : « Personne ne se dit “je vais faire échouer des élèves de milieux populaires” ». Et pourtant, les pratiques pédagogiques, souvent non questionnées faute de temps ou de formation, peuvent reproduire, voire aggraver les inégalités. « Ce n’est pas une question de culpabiliser les professeurs, mais de comprendre les mécanismes », insistent les chercheur·es. Et le message passe, dans des salles combles et attentives.
Former pour lutter contre les inégalités
La formation est au cœur des préoccupations : insuffisante, inadaptée, parfois même vécue comme infantilisante. « Une formation irrespectueuse », dit Florent qui enseigne à Saint-Etienne. « J’ai eu l’impression d’être évaluée et non formée », témoigne une autre.
Et pourtant, les enseignants ont besoin d’échanger, d’être formés disent-ils dans différentes enquêtes. Ce qu’atteste la forte présence à Port Leucate. Mais si la demande de formation est forte, la pénurie de remplaçants empêche beaucoup d’y accéder. « C’est un choix cornélien : soit on abandonne ses élèves, soit on renonce à se former », déplore Natacha.
Le chercheur Patrick Rayou, lui, interroge : “Quelle autonomie laisse-t-on aux enseignants ?”, alors même qu’on demande aux élèves d’en avoir. L’enthousiasme et la participation à ces journées d’automne montrent une volonté réelle : échanger, construire, se former, réfléchir.
Un métier sous pression : “Ça va nous péter à la gueule”
Florent dénonce une atteinte à la liberté pédagogique, un trop-plein d’injonctions.
Les « fondamentaux » imposés par en haut créent des tensions dans les équipes. Les IEN eux-mêmes sont sous pression. Et le poids du discours médiatique accentue les conflits au sein des écoles. Les réformes se succèdent. Les ministres aussi. « Trop rapide, trop fréquent, trop tout », lâche Natacha.
La hiérarchie, les IEN, les réformes, les évaluations nationales, les changements de ministre incessants… Tout pèse. Beaucoup parlent de « violence institutionnelle » de management toxique, de perte de sens.
Et les salaires ? « Doit mieux faire » pour la majorité des professeurs interrogés. Ils parlent du salaire des AESH indécent. Leur précarité est vécue comme une injustice criante par les enseignant·es. « La répartition des richesses est un vrai sujet », rappelle Florent de Saint-Étienne, en écho aux débats très actuels sur le budget.
Santé mentale : un sujet central, mais encore ignoré
Lors d’une conférence animée par la MGEN, les questions du public disent tout : épuisement, sentiment d’impuissance, charge mentale, perte de sens. « Ce qu’on nous demande est contre nos valeurs. » « Jusqu’à quand on va tenir comme ça ? » Les enseignants alertent : sentiment d’impuissance, charge mentale, isolement, autant de signaux faibles que l’institution refuse encore de voir. « Un violentomètre pour notre métier ? », propose un participant qui vient du 91.
Et pourtant, certains trouvent des voies de résistance. Dans le Jura, 14 enseignant·es ont refusé de faire passer les évaluations CP. « Ça nous a redonné du sens, c’était bon pour notre santé mentale ! » « C’est le meilleur jour de grève de ma vie », ajoute un autre.
Résister collectivement : retrouver l’élan
« Faire du syndicalisme, ça fait du bien d’être ensemble », confie Florent. Malgré les constats sévères, ce qui domine ces journées, c’est l’énergie partagée, la solidarité, le plaisir de réfléchir ensemble. Le collectif redevient une force. « On discute entre adultes, on sort de la classe, ça fait du bien » témoigne sa collègue. « C’est fédérateur. On partage, on se reconstruit » dit une professeure de la région parisienne.
Aurélie Gagnier, nouvelle secrétaire générale du SNUipp-FSU, insiste : « il faut redonner une dimension collective au métier, créer des espaces pour penser ensemble, se former, s’écouter ». « On aime toujours notre métier. Mais on a besoin de temps. Du temps pour souffler, pour penser. »
Un tableau noir, mais plein de couleurs
Ces journées d’automne l’ont montré : la pédagogie peut aussi être un levier de transformation sociale, à condition d’être pensée collectivement, avec le soutien de la recherche, dans des espaces bienveillants et respectueux du métier. Avec les professeur.es donc. La secrétaire générale Aurélie Gagnier l’a résumé en ouverture : « Un tableau noir, mais plein de couleurs. »
Et derrière ce tableau, des enseignant·es engagé·es, lucides, fatigué·es, mais toujours là, parce qu’ils et elles restent profondément attaché·es au service public d’éducation, à ses promesses… et à sa nécessaire transformation.
Djéhanne Gani
