« Le temps scolaire a été réduit et les effectifs par classe ont été augmentés, pour accueillir la vague démographique en réduisant les postes », dénonce-t-il au sujet de la « démocratisation scolaire » et de sa une politique inégalitaire.
Faut-il réduire ou allonger le temps scolaire pour combattre les inégalités ? Quelles conséquences pour le métier de professeurs ?
Clairement, cela implique, pour le premier degré, que les enfants regagnent du temps de classe, et donc, qu’il y ait « plus de maîtres que de classes » pour que les enseignants ne soient pas tout le temps devant élèves. Ce serait un atout pour que les professeurs des écoles puissent mieux se consacrer à une vraie formation continue qui fasse réfléchir plutôt que de caporaliser. Pour qu’ils aient davantage de temps de préparation des séances qui permettent aux élèves d’apprendre et de comprendre et non pas de prolonger l’ennui, contrairement aux pédagogies successives prônées par les hiérarchies et basées tantôt sur du conditionnement et tantôt sur du « laisser apprendre seul », qui sont les deux faces du même renoncement. Et davantage de moments qu’auraient les enseignants sans élèves permettrait encore, et peut-être surtout, d’avoir du temps pour des corrections argumentées qui permettent de faire progresser sur les écrits en faisant réécrire les élèves. Si les professeurs des écoles tiennent, à juste titre, à leur polyvalence disciplinaire, ils sont les premiers à dire combien ils sont moins à l’aise dans l’une ou l’autre des matières : deux enseignants par classe, se répartissant les contenus, conserverait la polyvalence tout en permettant à chacun d’être davantage en maîtrise de certains contenus.
Et pour le collège, regagner du temps dans toutes les disciplines, pour que l’on soit moins dans le « bourrage » faute de temps disponible, avec des effectifs allégés : sinon, tout le discours sur la prise en compte de chacun sonne faux.
Donc il faudrait plus de temps et moins d’élèves pour favoriser une politique égalitaire ?
L’école n’est pas impuissante, c’est l’inverse qui est asséné depuis cinquante ans, avec des arguments rabâchant que certains élèves seraient in-enseignables, ou du moins avec des idées fausses selon lesquelles il serait impossible d’enseigner la même chose à tous dès l’entrée en maternelle.
Cela a constitué des prétextes pour renoncer à l’égalité en variant les objectifs selon les origines sociales des élèves. Évidemment, cette politique inégalitaire selon les origines sociales a été déguisée derrière le choix d’adapter les objectifs pédagogiques officiellement en fonction des « individus ». C’est une politique conduite d’en haut dans la durée, pour endiguer les aspirations à la démocratisation scolaire, et qui s’est intensifiée quand la génération du babyboom de l’an 2000 est apparue, afin de limiter les dépenses publiques : c’est alors que le temps scolaire a été réduit et les effectifs par classe ont été augmentés, pour accueillir la vague démographique en réduisant les postes.
Vous parlez de « logiques cachées » sur la réduction du temps scolaire ? Pouvez-vous expliquer ?
Clairement, s’il y a un projet d’enseignement inégalitaire selon l’origine sociale, il y a aussi des objectifs économiques, pour mettre en œuvre les injonctions à réduire la dépense publique. Quand la vague du babyboom de l’an 2000 a franchi chaque degré du système, le temps de classe a été amputé comme on l’a vu. En primaire, la suppression des samedis n’a pas réduit directement le nombre de postes, mais cela a servi à « faire passer » la suppression des RASED et des toutes petites sections de maternelle, ainsi que l’augmentation des effectifs par classe. La suppression des heures disciplinaires au collège et en seconde a conduit à supprimer massivement les postes au CAPES et à les remplacer par des contractuels. En effet, l’objectif est de conserver l’argent public pour accroitre sans aucun contrôle sérieux les aides aux actionnaires des entreprises : on le voit dans la recherche, SANOFI a capté des milliards de Crédit Impôt Recherche, officiellement pour développer l’emploi de recherche… et ils ont fermé des postes et renoncé à produire un vaccin contre le COVID, pendant ce temps, nos universités publiques françaises sont maintenues dans la pénurie.
Simultanément aux réductions de postes dans le primaire et le secondaire publics, cette politique a favorisé l’école privée : l’ouvrage montre que l’attribution de postes par l’État a été en proportion plus importante pour les établissements privés sous contrat.
La réduction du temps de classe obligatoire est encore un avantage commercial en faveur du privé : puisque les postes enseignants sont payés par l’État et le fonctionnement sur temps scolaire par les collectivités, les familles ne paient que le reste, et notamment un mode de garde complet, sur des journées longues, englobant le temps des devoirs et le périscolaire. La nouvelle réduction du temps scolaire que veut imposer E. Macron par le biais de la Convention citoyenne aurait pour effet de rendre le privé encore plus attractif, justement au moment de la baisse démographique. Et c’est là que vient la proposition de l’extrême-droite, avec un « chèque éducation » qui financerait encore plus le privé par de l’argent public.
Le projet néolibéral sur le moyen terme, probablement dès le prochain quinquennat, c’est d’empêcher la prolongation d’études en lycée pour la réserver à une partie de la population et donc de supprimer des postes, c’est encore, pour réduire les dépenses publiques, de remplacer les professeurs de collège les après-midis par des professeurs des écoles réduits à une fonction de bouche-trous, et de confier les enfants en partie aux collectivités, mais surtout au privé marchand. Le vrai modèle, c’est la marchandisation de l’éducation à la japonaise : prendre des cours privés après l’école pour surperformer, et réduire la politique égalitaire de dépense dans le service public.
Dans la deuxième partie de l’ouvrage, on trouve des textes sur les rythmes scolaires, datant pour certains de cinquante ans. Dix ans après la réforme Peillon sur les rythmes scolaires, quoi de neuf ? Qu’est-ce qui a changé dans les débats comme sur le sujet ?
Certaines choses sont les mêmes : depuis cinquante ans, ce sont toujours les mêmes idées fausses qui sont diffusées, posées à l’envers comme on vient de le voir. Mon ouvrage, en les récapitulant, montre leur réitération obstinée. Cela intrigue quant à la surdité face aux analyses scientifiques qui montrent le contraire.
Mais les circonstances changent. La réforme Peillon s’était inscrite dans la continuité avec celle de Darcos qui avait supprimé les samedis matins : elle n’a pas reconquis ce temps mais a réparti les heures de classes restantes autrement, en instituant des « temps d’activités périscolaires » (TAP), mis en place en partie avec des animateurs municipaux, mais surtout avec des contrats précaires et de gros contingents de bénévoles retraités en particulier en zones périurbaines et rurales : plus de dix ans après, la situation a changé.
Si une nouvelle réduction du temps scolaire survenait, l’appel à un engagement bénévole massif dans ce type d’activités aurait-il encore la même portée ? Car les générations parvenant aujourd’hui à la retraite le font à un âge désormais plus avancé… et ceux qui s’étaient engagés à l’époque ont encore vieilli. Et plus de dix ans après, la précarité a grandi dans le pays, produisant de nombreux diplômés de filières artistiques, sportives, littéraires… sans emploi stable, qui pourraient accepter des salaires et des statuts précaires, bien moins chers que les enseignants, sans aucune formation sérieuse à l’enseignement à tous les publics. Les recherches conduites à l’époque de la réforme Peillon montrent que les inégalités d’apprentissage dans les TAP étaient massives, voir par exemple les résultats de Julien Netter.
De surcroît, depuis 2014, la montée en puissance du secteur éducatif privé marchand reconfigure profondément le paysage, et incite à douter que, si une telle réduction advenait, les mêmes acteurs en bénéficieraient : le modèle à la japonaise qui est de toute évidence celui du président de la République est inquiétant, le profit pour le privé étant au centre de la décision de raccourcir les journées pour accroitre le marché des cours de soutien et de surperformance.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
