Il y a parfois des intuitions dont on aimerait qu’elles ne se réalisent pas. Une sorte d’oiseau de mauvais augure qui rôderait dans vos pensées. Depuis l’année dernière le comportement d’un élève m’interpelle. Il ne parvient pas à se lier d’amitié avec les autres élèves et suscite même parfois le rejet. Sur la cour de récréation, il court d’un endroit à l’autre comme un jeune chien fou. Dès qu’il trouve un objet à terre, la plupart du temps des bâtons, il s’en saisit pour aller frapper tout ce qu’il trouve en travers de sa route que ce soit un mur ou un élève. Il lui arrive également, souvent, de s’agripper aux jambes des autres enfants. Il a constamment besoin de manipuler un objet comme pour focaliser son attention sur quelque chose. Bien souvent, cet objet finit en lambeaux car ses angoisses, sa colère sont trop fortes. Plusieurs balles antistress en ont fait les frais.
C’est un élève que je reçois fréquemment dans mon bureau car ses professeurs peinent à le maintenir en classe malgré les dispositifs mis en place. Il a besoin de sentir son corps en mouvement. Lorsque je le reçois, il se saisit de tout ce qu’il trouve sur mon bureau. Je peine à capter son attention. Son débit de parole est rapide. De temps en temps, je parviens à saisir au vol l’une de ses pensées et à l’arrêter un court moment.
Cette année, j’ai bien senti que cet élève essayait de me dire quelque chose mais il m’a fallu du temps pour construire le puzzle de tous ses mots jetés en pagaille dans mon bureau. J’ai testé beaucoup d’outils pour faciliter le dialogue. L’un d’eux, un questionnaire de Proust, a été particulièrement efficace. Tout en manipulant un objet, il a joué le jeu et un vrai dialogue s’est engagé. Il a alors commencé à me livrer des choses sur ce qu’il vivait au quotidien au sein de sa famille. Plusieurs éléments m’ont interpellé mais cela restait encore trop parcellaire.
« C’est bouleversant d’entendre un enfant raconter les violences qu’il a subies »
À la suite du dialogue que nous avions réussi à engager, ce jeune garçon est revenu régulièrement me voir pour me confier de nouveaux éléments. C’était comme si nous avions réussi à déverrouiller le tiroir où il gardait, depuis des années, les épisodes traumatiques qu’il avait vécus. L’approche des vacances est souvent source d’appréhension pour les élèves confrontés à des situations familiales difficiles. Deux jours avant la fin des cours, cet élève a craqué et a réussi à exprimer ce qu’il portait en lui depuis si longtemps.
C’est bouleversant d’entendre un enfant raconter les violences qu’il a subies. Difficile aussi de rester pleinement maître de soi. Dans l’Éducation nationale, nous ne sommes jamais vraiment préparés à ce genre d’entretien. Il faut pourtant écouter avec empathie, tout en notant chaque mot avec la plus grande précision. Pour rédiger le signalement à la protection de l’enfance, j’ai pu m’appuyer sur ma collègue assistante sociale, d’une aide précieuse pendant et après cet événement. Nous avons beaucoup débriefé, même si bien des questions restaient en suspens. Il a été particulièrement dur de voir cet enfant partir avec les policiers de la brigade des mineurs, sans savoir ce qu’il allait devenir pendant les vacances d’automne.
Au retour des vacances, ma collègue et moi avons été soulagés de retrouver notre élève. Il est venu nous raconter ce qu’il avait vécu. Il semblait apaisé, comme soulagé d’avoir pu respirer un peu pendant les vacances, même s’il devait désormais affronter d’autres difficultés liées au manque de moyens de la protection de l’enfance. Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est le changement visible dans son attitude : il se montrait plus calme, aussi bien en classe que dans la cour de récréation. Lui qui auparavant était toujours en mouvement, prêt à frapper tout ce qui se trouvait sur son passage, parvenait désormais à se poser. Nous l’avions souvent étiqueté comme un élève « hyperactif », ce qui n’est sans doute pas faux, mais cette étiquette nous a aussi, je crois, empêchés de voir une part essentielle de son mal-être. Son agitation n’était pas qu’un trouble du comportement : c’était aussi une manière d’exprimer sa souffrance.
Cet événement n’est malheureusement pas isolé. Nous faisons face depuis quelque temps à une recrudescence de révélations de ce type. Je n’ai jamais rédigé autant d’informations préoccupantes et de signalements que ces deux dernières années. Entre collègues, nous partageons la même inquiétude : celle de constater l’insuffisance criante des moyens alloués à la protection de l’enfance, pourtant annoncée comme une priorité nationale. Force est de reconnaître que sur le terrain le résultat n’est pas à la hauteur des besoins. Cette réalité nous laisse souvent démunis, mais elle renforce aussi notre conviction qu’écouter, accompagner et protéger ces enfants reste au cœur de notre mission éducative.
Nicolas Grannec*
*L’auteur écrit sous pseudonyme
