Le « plan de travail » est un dispositif pédagogique encore méconnu de beaucoup : pouvez-vous nous expliquer ce dont il s’agit ?
Je ne suis pas du tout spécialiste du « plan de travail » tel que l’a conçu Célestin Freinet pour l’enseignement dans le 1er degré. Je ne cherche d’ailleurs pas spécialement à appliquer le dispositif tel qu’il l’a imaginé, même si j’en rejoins les grands principes : la liberté, l’acquisition d’une autonomie, la responsabilisation et la coopération. Le plan de travail tel que je le pratique repose sur certaines des innovations de Célestin Freinet mais que j’ai adaptées aux conditions d’enseignement du français en 2de. Il se nourrit de lectures, d’échanges avec mes collègues, de français mais également d’autres disciplines, et d’échanges avec mes élèves. Je n’ai évidemment rien inventé, je n’ai fait que synthétiser ce qui me semblait pertinent et efficace dans les pratiques existantes.
Comment vous êtes-vous approprié ce dispositif du « plan de travail » ?
J’en suis arrivé à proposer aux élèves, sur quelques semaines qui correspondent à la durée d’une séquence, un « cahier d’ateliers » qui contient tous les ateliers à réaliser en autonomie. Parmi ces ateliers, il y en a des obligatoires et des complémentaires, pour les élèves qui souhaitent « aller plus loin », ou approfondir une notion. Les élèves peuvent suivre l’ordre des ateliers ou les faire dans l’ordre de leur choix ; ils peuvent en commencer un et le continuer plus tard s’ils le souhaitent ; ils peuvent avancer à leur rythme, tant qu’ils avancent. Ils ont également le droit de faire des « ateliers libres » : lire, écrire un texte libre… La classe est organisée en îlots pour favoriser la coopération. Du coup, mon rôle se limite le plus souvent à circuler dans la classe pour consacrer du temps aux élèves qui rencontrent des difficultés que le groupe ne parvient pas à résoudre, pour encourager les élèves, donner confiance, m’assurer que tout le monde est bien en train de travailler.
Je consacre environ ¾ des heures de classe au plan de travail en 2de, un peu moins en 1ère (les heures restantes sont consacrées à des activités collectives). Le déroulement d’une heure est à peu près le suivant.
Au début du cours, les élèves complètent leur « plan de travail » pour planifier et suivre l’avancement dans les ateliers, grâce à un tableau qui permet d’organiser le plan de travail. Puis ils choisissent l’atelier et se mettent au travail.
Chaque atelier suit à peu près la même structure : je leur présente les grandes lignes de l’atelier et signale au besoin les prérequis nécessaires ; j’explicite les objectifs de l’atelier. Je détaille ensuite les étapes de la réalisation de l’atelier : je les formule en m’adressant directement à eux, comme si je leur parlais, et varie autant que possible théorie et pratique.
Puis vient une étape d’auto-correction : les élèves me demandent la correction de l’atelier pour pouvoir comparer leurs réponses, les modifier, ajouter des éléments le cas échéant. Ils ont ainsi un retour immédiat sur le travail qu’ils ont réalisé, et des réponses permettant également de modéliser certaines attentes pour les ateliers suivants (en termes d’étayage, d’exemplification etc.).
L’avant-dernière étape est souvent un exercice créatif visant à réinvestir ce que les élèves ont acquis dans les étapes précédentes.
Enfin, la dernière étape est une consigne qui relève de la métacognition.
En quoi consiste ce travail de métacognition ?
Au début, je demandais aux élèves de réaliser un oral métacognitif : ils pouvaient pour cette étape utiliser leur téléphone comme dictaphone. Pour des raisons pratiques et pédagogiques, je leur permets désormais de le faire à l’écrit s’ils le souhaitent, même si l’oral est beaucoup plus intéressant, à mon avis.
Lors de cette étape, je leur demande de réfléchir en trois temps : 1. Comment ils ont travaillé (par exemple : Quelle étape t’a semblé la plus facile ? La plus difficile ? As-tu eu besoin d’aide à certains moments de cet atelier ? quand ? comment t’a-t-on aidé ? Quelle est ta principale qualité que cet atelier t’a demandé d’utiliser ?) ; 2. La façon dont ils analysent le résultat de leur travail (par exemple : Etais-tu satisfait de tes réponses en les comparant avec celles de ma correction ? as-tu ajouté / modifié des éléments ? lesquels ?) ; 3. Ce qu’ils retiennent de l’atelier (par exemple, pour un atelier sur la mise en scène de Joël Pommerat : Relis les objectifs de l’atelier : lequel te semble le mieux atteint ? Si tu étais comédien·ne, aimerais-tu travailler avec Joël Pommerat ? pourquoi ?).
En quoi cette étape est-elle cruciale ?
En fait, la consigne métacognitive qui clôt chaque atelier est un peu la pierre angulaire du dispositif : les recherches montrent d’ailleurs que ce type de questionnement permet aux élèves d’acquérir de l’autonomie en les faisant réfléchir aux stratégies qu’ils mettent en place et aux ajustements qu’ils doivent faire, le cas échéant, pour atteindre les objectifs que je leur fixe (ou qu’ils se fixent eux-mêmes).
C’est aussi cette étape qui permet d’ancrer les connaissances, car les élèves sont amenés à les reformuler avec leurs mots, à les hiérarchiser, à les relier à d’autres connaissances ou à leur expérience personnelle. C’est de loin la partie de leur travail que j’aime le plus écouter / lire.
Le plan de travail est évalué de façon assez classique. La première évaluation est un « test des prérequis » nécessaires à la réalisation du plan de travail (il prend la forme d’un QCM non noté, avec une auto-correction immédiate). La seconde est une évaluation formative, à mi-parcours, qui n’est pas notée. La dernière, en fin de séquence, qui est notée.
J’évalue également le plan de travail en tant que tel. Pour cela, je propose aux élèves de créer un portfolio avec trois ou quatre ateliers qu’ils jugent les plus représentatifs de leur travail. Ce portfolio m’est rendu le jour de l’évaluation de fin de séquence (ce qui permet de les guider dans leurs révisions). Il est accompagné d’une présentation qui repose là encore largement sur des consignes métacognitives, ainsi que d’un document leur permettant de s’auto-évaluer, notamment sur la qualité de cette présentation. Le portfolio m’est rendu en main propre ou bien il est déposé dans un dossier personnel en ligne.
Enfin, chaque séquence aboutit à une tâche finale que les élèves réalisent en groupe. Par exemple, pour Cendrillon : la transposition théâtrale d’un début de conte, que les élèvent jouent et filment, accompagnée du texte et d’une note d’intention.
Quels vous semblent les intérêts d’un tel dispositif ?
Ce dispositif de plan de travail m’a vraiment permis de redonner du sens à mon enseignement. J’avais l’impression de perdre beaucoup de temps et d’énergie à faire travailler la classe comme un seul groupe, sans échapper aux frustrations des élèves qui trouvaient que j’allais trop ou pas assez vite, avec le décrochage ou l’ennui comme corolaires. J’étais aussi de plus en plus gêné par le principe du cours dialogué, qui me donnait l’illusion de faire participer la classe alors que seuls quelques élèves participaient activement. J’avais finalement l’impression d’être souvent celui qui travaillait le plus en classe, or je rejoins l’idée, qui n’est pas de moi, que les enseignants travaillent trop durant les cours, souvent à la place des élèves, ce qui est inefficace voire contre-productif.
Le plan de travail ne résout pas tout, je ne veux surtout pas l’idéaliser, mais globalement, après un an et demi de pratique, je constate qu’il permet d’atteindre les principaux objectifs dont je parlais : les élèves travaillent vraiment, la liberté que je leur offre suscite leur adhésion, ils gagnent en autonomie et apprennent à coopérer. Le plan de travail me donne, à moi, la possibilité de consacrer davantage de temps de cours aux élèves qui en ont besoin, et donc de personnaliser et différencier un peu mon enseignement. Il me permet également d’être beaucoup plus exigeant vis-à-vis des élèves que je ne l’étais auparavant dans la mesure où le travail est organisé beaucoup plus efficacement.
Quels conseils donneriez-vous à des collègues qui souhaiteraient s’inspirer de la démarche ?
Je suis gêné à l’idée de donner des conseils, surtout que le plan de travail tel que je le pratique est en constante évolution… Je dirais simplement que même s’il demande une préparation importante, il ne fait pas table rase des cours déjà préparés, qui nécessitent simplement d’être adaptés. Le mieux serait peut-être de tester le dispositif sur une courte séquence, pour voir si cela convient à sa manière d’enseigner, qui est très personnelle.
Je pense que le saut du cours « ordinaire » au plan de travail n’est vraiment pas si grand, c’est un changement de posture et de stratégie plus qu’autre chose. Ce qui compte, c’est de trouver les moyens qui nous conviennent le mieux pour que les élèves ne soient pas simplement mis au travail, mais travaillent vraiment en ayant à leur disposition tous les outils qui leur permettent de progresser en gagnant en autonomie. Il faut accepter de tâtonner au début, mais une fois qu’on commence à trouver des outils qui fonctionnent, on prend beaucoup de plaisir à (re)concevoir ses cours, et à voir qu’en classe, ça marche.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Sur le site Lettres de l’académie de Créteil
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