« Que retenir de ce qui s’apparente bel et bien à un fiasco ? Tout d’abord qu’une réforme imposée aux personnels, sans concertation ni consultation, est irrémédiablement vouée à l’échec » écrit dans cette tribune Yannick Trigance, secrétaire national du Parti socialiste. « Gérer l’hétérogénéité par des logiques de séparation selon les niveaux ne fonctionne pas mais à l’inverse creuse les inégalités, stigmatise les élèves en difficultés qui alors perdent toute motivation et estime de soi ».
Quand Gabriel Attal a lancé son « choc des savoirs » le 5 octobre 2023 lors de son discours de la Bibliothèque nationale de France, l’un des pivots de ce dispositif reposait sur la mise en place et la généralisation de « groupes de niveaux » – renommés ultérieurement « groupes de besoins » par la ministre Nicole Belloubet organisés en petite fraction des heures de français et de mathématiques, groupes présentés comme le remède miracle pour « élever le niveau ».
A l’instar du dédoublement des CP de Jean-Michel Blanquer, la dialectique de Gabriel Attal déversée sur l’opinion publique pour justifier ces groupes de niveaux mis en place en mathématiques et en français à la rentrée 2024 pour les élèves de 6e et les 5e semblait alors irréfutable : petits groupes, enseignement ciblé, progression plus rapide pour les élèves en difficulté.
Sur le terrain, la réalité fut tout autre, tant du point de vue de son organisation que de son utilité pédagogique.
Dès les premières mises en place, la mesure a en effet généré une cascade de problèmes pratiques (manque d’enseignants, emplois du temps impossibles, organisation hâtive). Et au-delà de la question strictement organisationnelle et matérielle, l’idéologie ministérielle a buté – n’en déplaise au ministre Attal – sur une réalité implacable : celle des synthèses de la recherche internationale et des analyses françaises qui toutes convergent pour dire que si les classes de niveau peuvent être légèrement positives pour les « meilleurs » élèves, le système y perd car c’est sans commune mesure avec les effets délétères qu’elles ont sur les plus faibles.
Pire encore: gérer l’hétérogénéité par des logiques de séparation selon les niveaux ne fonctionne pas mais à l’inverse creuse les inégalités, stigmatise les élèves en difficultés qui alors perdent toute motivation et estime de soi.
En déclarant « Quand vous avez des élèves qui ont un niveau tellement différent dans une classe, vous finissez par tirer tout le monde vers le bas » , le ministre Attal non seulement s’inscrivait en totale contradiction avec les enquêtes et recherches menées sur le sujet mais de surcroît assumait politiquement un modèle de collège fondé sur une élite sans permettre à ceux qui sont en difficultés de s’en sortir.
Rappelons également un élément concret rarement mis en avant dans la communication ministérielle : la promesse d’effets rapides s’est appuyée sur des moyens importants – création ou redéploiement de postes évalué à 19 000 ETP, suppression d’une heure de cours de technologie en 6e à la rentrée 2024 – pour rendre possible le fractionnement des classes.
Loin d’être négligeables, ces coûts auraient pu être investis dans des politiques alternatives (formation continue massive, baisse durable des effectifs en classe entière), mais pour Gabriel Attal prévalait d’abord et avant tout une idéologie d’une école du passé, d’une République méritocratique qui considère que dès 13-14 ans le sort des individus dans la hiérarchie sociale est scellé…
Résultat : une enquête publiée par le SNES-FSU au mois de novembre dernier indiquait qu’environ 20% des collèges n’organisaient pas leurs cours de mathématiques et de français en groupes à la rentrée de septembre, contre moins de 10% à la rentrée 2024.
Face à ces contradictions – terrain, enquêtes et recherches, coûts mais aussi rapport de l’Inspection générale d’avril 2025 livrant une évaluation intermédiaire particulièrement sévère de la première année d’application de ces groupes de niveaux – la reculade politique a commencé à poindre : c’est ainsi que le nouveau ministre Édouard Geffray a annoncé juste avant les congés scolaires de fin d’année que les « groupes de besoins-groupes de niveaux » pourraient devenir facultatifs dès la rentrée 2026, marquant un retrait implicite du caractère prescriptif et national de ce dispositif … qu’il avait lui-même contribué à élaborer et à mettre en œuvre en tant que Directeur général de l’enseignement scolaire.
Que retenir de ce qui s’apparente bel et bien à un fiasco ?
Tout d’abord qu’une réforme imposée aux personnels, sans concertation ni consultation, est irrémédiablement vouée à l’échec. Malheureusement, force est de constater que le dialogue social, la reconnaissance, le respect et l’écoute des enseignants ont totalement disparu depuis 2017, donnant aux personnels le seul rôle d’exécutants. L’adaptation de notre École aux évolutions de la société ne peut s’opérer que dans une stratégie de co-construction éducative et non sur des oukases ministériels.
En second lieu, les opérations de communication ministérielles coûteuses et qui laissent sur le bord du chemin les élèves les plus fragiles doivent cesser : totalement déconnectées de la vie quotidienne des établissements, elles contribuent au discrédit de notre école publique et alimentent pour une grande part la fuite vers l’enseignement privé.
Enfin, si l’on veut vraiment améliorer durablement la démocratisation de la réussite scolaire, il convient alors de s’attaquer aux leviers qui permettent de garantir une école publique de qualité pour tous et partout sur le territoire : formation initiale et continue des enseignants, réduction pérenne des effectifs, mixité sociale, plan pluri-annuel de recrutements…
La République éducative mérite mieux que des effets d’annonce qui déstabilisent, déstructurent notre École et l’entrainent dans une dérive ultra-libérale porteuse de tri social et de séparatisme.
Yannick Trigance
