Vous menez une enquête sur l’uniforme à l’école. Pouvez-vous rappeler le cadre et l’objectif annoncé de cette mesure : combien d’établissements concernés, avec quel profil ?
Le ministère de l’éducation nationale a lancé ce qu’il appelle « une expérimentation du port d’une tenue unique à l’école » à la rentrée 2024 envisagée au départ, pour deux années scolaires. Je dis une expérimentation parce que ce qui est affiché au départ, c’est le test du port d’une tenue vestimentaire commune à l’école afin d’en tirer des enseignements dans le but d’une généralisation à l’ensemble du territoire. Le ministère utilise le terme « tenue unique » plutôt qu’uniforme scolaire pour se défaire d’une terminologie qui renvoie à l’armée et sans doute éviter les polémiques.
L’expérimentation a été annoncée pour 100 écoles primaires et établissements du secondaire : on ne dispose pour le moment pas de données au niveau national, mais il est très probable que le nombre soit nettement inférieur. L’objectif annoncé est d’évaluer le rôle du port de cette tenue unique sur l’amélioration des performances scolaires, la réduction des inégalités, la prévention du harcèlement, le sentiment d’appartenance, l’amélioration du climat scolaire, la lutte contre le prosélytisme. Bref, on voit que cette mesure doit apporter des solutions à de nombreuses difficultés qui frappent notre école.
Et quelle est la valeur scientifique de cette expérimentation ?
En fait, si l’on avait voulu documenter sérieusement l’impact d’une telle mesure sur l’expérience scolaire des élèves, il aurait fallu constituer un échantillon représentatif des établissements scolaires français et le comparer à des établissements témoins qui n’auraient pas participé. Il aurait aussi fallu se munir d’outils d’évaluation comme les enquêtes de climat scolaire par exemple, qui ont déjà été éprouvées à grande échelle.
Le profil de l’établissement et la définition d’une situation initiale pouvant justifier de l’intérêt de l’expérimentation n’ont donc pas été mobilisés. Il en résulte un choix depuis les collectivités locales de rattachement (mairie, conseil départemental ou conseil régional) sur la base d’une orientation politique prononcée, et du volontariat des chefs d’établissements – avec là aussi une forte adhésion idéologique et une absence d’opposition frontale de la communauté éducative. On peut donc sérieusement douter de la validité des résultats qui seront présentés in fine, d’autant plus que le ministère n’a pas mis en œuvre l’appel à manifestation d’intérêt initialement annoncé.
Comment est perçue/vécue la décision politique de l’uniforme à l’école par les élèves, leurs familles et les personnels ?
Au sein des 3 établissements dans lesquels nous menons l’enquête, les parents et les personnels adhèrent majoritairement à l’expérience, mais il faut rappeler que les établissements ont été choisis pour éviter des mobilisations dans la communauté éducative. Certains principaux avaient été approchés, mais face à l’opposition du personnel, des parents et surtout des élèves, leurs collèges n’ont finalement pas été retenus. Du côté des parents, il faut aussi rappeler que l’expérience ne coûte rien, les trousseaux étant entièrement pris en charge par le ministère et par la collectivité territoriale de rattachement. Cependant, dans les établissements concernés, les adultes sont majoritairement satisfaits et soutiennent l’expérimentation : certains enseignants ont même demandé à porter eux aussi la tenue de leur établissement.
En revanche, le résultat principal de notre recherche c’est le refus massif du port de l’uniforme par les élèves comme l’indiquait déjà un premier sondage réalisé en amont par les responsables académiques de la vie lycéenne. Dans le détail, au regard des réponses exprimées par les élèves, ce refus relève d’un double registre d’opposition. Ils dénoncent en majorité, et surtout au lycée, l’atteinte portée à leurs droits, à leur liberté, à l’expression de leur « style » et vont parfois jusqu’à dénoncer l’incohérence entre les valeurs de la République et ces contraintes vestimentaires restrictives. Moins massivement, certains élèves portent un regard critique sur l’uniforme tel qu’il leur est proposé, réduit dans les cas étudiés à des polos et autres tee-shirts, sans veste ni chaussures. Ceux-là se réfèrent parfois aux pratiques en cours dans d’autres pays et rejettent alors cet uniforme complet d’un point de vue esthétique. Une majorité d’élèves regrettent que leur voix n’ait pas été prise en compte dans cette expérimentation alors que la manière de s’habiller à l’école est un point important de leur expérience scolaire.
L’uniforme, qu’est-ce que ça change ?
C’est difficile à dire, encore une fois, dans la mesure où l’expérimentation n’est pas accompagnée d’une démarche évaluatrice du climat scolaire, du harcèlement ou des résultats scolaires en amont ou en cours de l’expérimentation. Les chefs d’établissements affirment qu’il y a une amélioration réelle sur ces points, mais on ne sait pas sur quoi ils se fondent. Les parents, eux, affirment que ça ne change pas grand-chose : l’adhésion est de principe, forte dès l’annonce du projet, et en lien avec une certaine image de l’école associée à l’uniforme. Pour les chefs d’établissements, c’est d’ailleurs cette promotion de l’image de leur établissement qui les intéresse : c’est une manière de tirer son épingle du jeu dans un marché scolaire compétitif, et en particulier par rapport au privé.
Enfin si l’on prend en compte la parole des élèves, l’expérience n’améliore pas l’expérience scolaire. C’est frappant à propos du harcèlement, ils rejettent massivement l’idée que l’uniforme préviendrait le harcèlement et c’est encore plus net chez les élèves qui se disent victimes de harcèlement.
En revanche, ce qui change, c’est la qualité de la relation éducative qui s’est dégradée, en particulier avec les équipes de vie scolaire du lycée chargées de contrôler la conformité de la tenue des élèves. Les élèves sont plus souvent punis et affirment avoir de moins bonnes relations avec les CPE et les assistants d’éducation, plus que dans la moyenne des établissements français.
La tenue unique : un outil de communication et un marqueur idéologique ?
Du point de vue des collectivités territoriales et des chefs d’établissement, l’expérimentation est clairement revendiquée comme un marqueur idéologique. Du côté des adultes en général, l’expérimentation entre dans le cadre d’un renouvellement des finalités éducatives, en lien avec des valeurs conservatrices. Un outil de communication bien sûr, dans la logique de politiques éducatives qui cherchent à créer le buzz plus que de se préoccuper de comment la nation doit investir dans l’éducation.
Avez-vous des éléments de comparaison à l’étranger ?
A l’international, il n’y a pas de consensus. Lorsque la tradition est bien implantée dans un pays, les élèves ne semblent pas s’opposer au port de l’uniforme. Pourtant, en Angleterre, la tradition veut que les élèves lacèrent au couteau leur uniforme le dernier jour d’école, ce qui ne révèle pas un amour inconditionnel pour la tenue de leur établissement. En tous cas, la littérature internationale souligne plutôt le coût pour les familles les plus défavorisées de ces uniformes et l’impact négatif sur la santé mentale et physique, en particulier des filles, et des élèves appartenant à des minorités de genre, ethniques ou religieuses. Il sera intéressant de comparer l’expérimentation en cours en métropole avec les pratiques bien ancrées au sein des territoires ultra-marins français, grâce notamment à l’enquête de Michel Tondellier portant sur les Antilles.
Propos recueillis par Djéhanne Gani
