Marie-Pierre Jacquard, lanceuse d’alerte
« Ce que je suis, je l’ai exprimé entre autres, en tant que lanceuse d’alerte au lycée Bayen à Châlons-en-Champagne. J’ai alors choisi de parler, quand chacun avait choisi de se taire. Et ma voix continuera de résonner pour les victimes de Bayen, comme pour tous les autres. Cette expérience m’a montré à quel point la parole des élèves est encore trop souvent minimisée, et combien il est essentiel d’avoir des personnes indépendantes, libres et courageuses pour les protéger » écrit l’enseignante Marie-Pierre Jacquard dans son message et candidature au poste de Défenseure des droits de l’enfant à l’Education nationale. Une création de poste annoncée par le ministre Geffray mercredi 28 janvier 2026.
A l’écoute des élèves, Marie-Pierre Jacquard a dénoncé, en vain, des faits relevant d’agressions sexuelles présumées. « Je sais donc, plus que jamais, que nous sommes assis sur la cocotte-minute qui ne demande qu’à exploser » alertait-elle auprès de sa direction dans un courrier en février 2023, présageant le pire et tenant à justifier sa démarche : « quand l’explosion aura lieu, je veux me sentir sereine d’avoir prévenu, d’avoir essayé de protéger ».
L’omerta, le silence de l’Education nationale
Finalement, une enquête administrative a eu lieu … après le suicide de l’enseignant incriminé en décembre 2023. Si dès 2021, il avait été éloigné de l’école de cirque (CNAC) où il intervenait, suite à des accusations sur un « comportement de prédateur », cela n’avait pas été le cas dans le lycée où il exerçait. Aucune mesure conservatoire, aucune enquête n’a eu lieu avant le dépôt d’une plainte pour viol d’un ancien élève en septembre 2023. Et ce malgré, les alertes répétées de l’enseignante auprès de sa hiérarchie. Elle n’a cessé de vouloir protéger les victimes, consciente du caractère explosif de la situation.
Au détriment des victimes
Le rapport confidentiel de l’IGESR que nous avons pu consulter relève et confirme que durant l’année 2022, Marie-Pierre Jacquard recevait de « nombreux témoignages d’anciens élèves qui attestent d’une attitude proche du harcèlement, d’emprise, de manipulation psychologique de la part de M.V. elle ne sait pas quoi faire de cette parole, elle est démunie ». Ce que les élèves, anciens ou pas, confient à l’enseignante sont des récits de manipulation, de pressions, de viol de la part de son collègue qui aura exercé de 1993 à 2023 dans ce lycée. « Entre les viols, photos, harcèlement, j’avais une trentaine de témoignages » précise-t-elle au Café pédagogique.
Lancer l’alerte, un parcours de combattant
Elle a mené et enduré un parcours du combattant pour faire entendre la parole des victimes. L’enseignante a saisi toutes les possibilités en vain : alertes auprès de la direction, du rectorat, d’une association, signalement en vertu de l’article 40.
Pour la lanceuse d’alerte, « tout le monde savait », dans l’Education nationale, et elle s’est retrouvée bien isolée et seule dans son combat aux côtés des victimes de P.V. L’entre d’entre elles compare les silences dans l’Eglise à celui de l’Education nationale. Son analyse est celle d’une « mécanique d’auto-défense institutionnelle » avec « l’étouffement ou l’évitement du scandale, par la minimisation, la sous-qualification ou le silence organisé. C’est ajouter un peu plus de violence à la violence ».
Des dysfonctionnements : protéger l’institution plutôt que les enfants
Des dysfonctionnements sont pointés dans le rapport de l’IGESR comme durant la commission d’enquête parlementaire, suite aux scandales Bétharram. Le rapport de la commission d’enquête Vannier-Spillebout, rendu public en juillet 2025, a consacré un passage à « l’affaire de la section cirque du lycée public Pierre Bayen de Châlons-en-Champagne : une illustration des dysfonctionnements de l’Education nationale ».
Les deux député·es ont déposé en avril 2025 un article 40 au parquet et une plainte pour non-dénonciation de crimes est alors ouverte et en cours d’instruction. Elle vise notamment l’ancien recteur de l’académie de Reims, Olivier Brandouy, nommé au poste de conseiller éducation à Matignon, en septembre 2025. Dans le sillage de cette plainte, le 5 janvier 2026, la FCPE de la Marne et l’union Châlonnaise FCPE ont annoncé avoir saisi le tribunal administratif, dénonçant des dysfonctionnements graves et l’inaction du rectorat et de l’Éducation Nationale : une « absence de réaction mettant en péril la sécurité des mineurs ».
En février 2024, suite à l’enquête administrative diligentée par la ministre Belloubet, le rapport de l’IGESR s’interroge « sur la primauté de protéger l’institution au besoin de protéger l’institution d’un risque de diffamation face à un risque potentiel éventuel pour les élèves ». Dans son message de candidature, l’enseignante, lanceuse d’alerte écrit : « Si l’institution venait à occulter la voix de nos enfants, je vous promets de la faire entendre au plus haut niveau, comme j’ai pu le faire au lycée Bayen. Il me semble évident que dans notre institution, l’intérêt supérieur de l’enfant doit prévaloir sur toute autre considération » écrit Marie-Pierre Jacquard.
Djéhanne Gani
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