De la lettre aux professeurs du ministre à l’appel du Café pédagogique… Une lettre du ministre Geffray aux ensiegnants, et ce n’est pas la première rappelle l’historien Claude Lelièvre dans sa chronique : « On en connaît au moins deux, historiques à l’évidence : celle du ministre de l’Instruction publique François Guizot en 1833 et celle du ministre de l’Instruction publique Jules Ferry en 1883 ». «Le ministre de l’Education nationale Edouard Geffray peut conclure sur l’importance encore accrue des professeurs que certains pourront prendre comme de l’ordre d’une rhétorique facile » écrit-il, invitant les professeurs à « faire face et avancer […] avec esprit d’invention et de combativité. Par exemple, en participant activement à l’appel du Café pédagogique pour « Notre Ecole 2027 : Construisons ensemble un vrai projet éducatif global ».
1833, la lettre du ministre Guizot
Le 4 juillet 1833, un ministre de l’Instruction publique adressait pour la première fois en personne une lettre-circulaire à chaque maître d’école en l’appelant avec respect « Monsieur l’instituteur » pour lui transmettre le contenu de sa loi (créant un enseignement primaire d’État) en l’accompagnant de réflexions sur l’esprit qui devait l’animer dans l’exercice de ses fonctions.
« Ne vous y trompez pas, Monsieur, bien que la carrière de l’instituteur primaire soit sans éclat, bien que ses soins et ses joies doivent le plus souvent se consumer dans l’enceinte d’une commune, ses travaux intéressent la Société toute entière et sa profession participe de l’importance des fonctions publiques ».
Le ministre François Guizot énumérait aussi les avantages nouveaux accordés aux maîtres d’écoles communales : dispense du service miliaire, attribution d’un traitement fixe minimum, institution de caisses d’épargne garantissant leur vieillesse contre la misère.
Et il n’hésitait pas à mettre en évidence que cela n’assurait pas encore à l’instituteur une position digne de son importance dans la Nation : « Il faut qu’un sentiment profond de l’importance morale de ses travaux le soutienne et l’anime, que l’austère plaisir d’avoir servi les hommes et secrètement contribué au bien public devienne le digne salaire que lui donne sa conscience seule […] Puissiez-vous, Monsieur l’instituteur, trouver dans de telles espérances, dans ces croyances dignes d’un esprit sain et d’un coeur pur, une satisfaction et une constance que peut-être la raison seule et le seul patriotisme ne vous donneraient pas ».
1883, la lettre du ministre Ferry
Le 17 novembre 1883, le ministre de l’instruction publique Jules Ferry adresse à son tour une lettre-circulaire à chaque instituteur. Ce qui est en jeu, c’est la nécessité et la possibilité d’enseigner ‘’la morale’’ dans une Ecole sans Dieu, et une morale qui ne se réfère à aucun Dieu.
« Pour cette partie capitale de l’éducation, c’est sur vous, Monsieur, que les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l’enseignement religieux, on n’a pas songé à vous décharger de l’enseignement moral : c’eut été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession ».
Cette fois encore, ce qui est mis en avant c’est la « dignité » de l’instituteur (mais cette fois sans accompagnement « matériels » tangibles).
Ces deux « lettres aux instituteurs » (de fait aux « enseignants » à une époque où moins de 1 % d’une classe d’âge était accueillie dans l’enseignement secondaire) peuvent être considérées comme exceptionnelles en leur temps et quasi uniques. Mais ce n’est plus le cas.
La Ve République
Sous la cinquième République, cela commence par la lettre aux enseignants d’Alain Savary du 6 septembre 1982. De cette date jusqu’à 2012 on peut compter 7 lettres ministérielles adressées aux enseignants (ou à une partie d’entre eux) soit 7 en trente ans. Jean-Pierre Chevènement en 1984 et 1985, René Monory en 1986, Lionel Jospin en 1992, François Bayrou en 1993, Gilles de Robien en 2003.
A partir de 2012, le rythme s’accélère encore : 16 en quatorze ans. Vincent Peillon en juin puis décembre 2012, Benoit Hamon en 2014, Najat Vallaud-Belkacem en février et avril 2015, Jean-Michel Blanquer en avril, août et décembre 2018, puis mai et novembre 2019, Pap Ndiaye en juin 2022, Gabriel Attal en septembre octobre et décembre 2023, Anne Genetet en octobre 2024 et finalement « la lettre à tous les professeurs » d’Edouard Geffray du 26 janvier 2026.
On conçoit que ce rythme précipité des « lettres aux enseignants » (ou à une partie d’entre eux) sur des sujets variés et d’importances variables a pu avoir pour effet une certaine « banalisation » quant à leur réception par les intéressés (plus ou moins ‘’intéressés’’ in fine).
Et il est fort possible que cette « lettre à tous les professeurs » n’ait pas vraiment frappés les esprits. Mais il n’est pas impossible non plus qu’elle « prenne date » pour l’avenir.
Il est en effet possible de soutenir qu’elle est, comme les deux premières lettres qui ont été adressées aux instituteurs, à la hauteur d’un tournant majeur. En premier lieu en le désignant : « pour la première fois, la faculté de conception et de rédaction peut être déléguée à un tiers non humain ». Avec pour corollaire une modification inédite des fondements de l’autorité qui « reposait sur une forme de révérence pour l’institution et l’antériorité du savoir ; or nous devons avoir la lucidité que ces deux fondements sont fragilisés dans l’horizontalité du monde numérique »
En second lieu en refusant de réagir de quelque façon passéiste que ce soit, une tentation qui pourtant affleure déjà ici ou là car elle est la plus facile à envisager même si elle ne peut à terme être de nature à relever ce défi foncièrement nouveau.
L’appel du Café pédagogique pour « Notre Ecole 2027 : Construisons ensemble un vrai projet éducatif global »
Et le ministre de l’Education nationale Edouard Geffray peut conclure sur l’importance encore accrue des professeurs que certains pourront prendre comme de l’ordre d’une rhétorique facile, mais que l’on ferait sans doute mieux de méditer pour faire face et avancer lors de ce nouveau tournant. Avec esprit d’invention et de combativité. Par exemple, en participant activement à l’appel du Café pédagogique pour « Notre Ecole 2027 : Construisons ensemble un vrai projet éducatif global ».
Claude Lelièvre
