Claire : Moi, tu le sais, j’ai besoin des tests. Pas parce que je pense qu’ils disent toute la vérité sur un enfant bien évidemment, et puis ça, ce serait dangereux de penser ça. Mais parce qu’ils me donnent un cadre. Plus que les informations recueillies, je recherche un cadre au travail. Quand j’arrive dans une école avec une demande floue, des enseignants inquiets, parfois des parents très angoissés, le test, ça pose quelque chose. On s’assoit, on prend le temps, et tout à coup on regarde la situation autrement.
Les tests c’est le cadre de mon travail
Ça objectivise un peu les choses. Même si ce n’est jamais totalement objectif, on est bien placés pour le savoir, mais c’est une base de départ indispensable. Les tests, c’est le cadre de mon travail, c’est autour de ça que j’organise le reste. Et puis on sort du ressenti, du « moi je trouve que », du « il me semble que » qui sont souvent les phrases qui ressortent des observations. Et franchement, dans certaines équipes, ça change beaucoup de choses. Tout le monde dit la sienne et au final mes observations ont l’air de ne reposer sur rien de tangible. Et parfois ça rajoute de l’incertitude à des situations déjà complexes.
Mettre un peu de stabilité dans l’incertitude
Et quand les adultes sont pris dans l’inquiétude, les hypothèses qui partent parfois dans tous les sens ça rajoute du stress. C’est à ce moment-là que je me sers des tests pour objectiver un ressenti ou une observation. Le test vient remettre un peu de stabilité dans cette incertitude. Je ne les utilise jamais seuls, évidemment et j’imagine que toi non plus. Mais ils me permettent de repérer des écarts, des points d’appui, des fragilités. Mais surtout, ils me donnent une base pour discuter avec les adultes. Quand je dis “selon les épreuves, voilà ce que j’observe”, la discussion devient souvent plus posée. On peut réfléchir ensemble plutôt que rester dans des impressions parfois très chargées émotionnellement.
C’est une forme de protection professionnelle
Parce que soyons honnêtes, quand un enfant met une classe en difficulté, quand un enseignant se sent démuni, il y a beaucoup d’affects qui circulent. De l’inquiétude, de l’agacement, parfois même de la culpabilité. Le test ne règle pas tout, mais il contient un peu ces débordements. Et puis il y a la question de la responsabilité. Quand on rédige une synthèse, quand on produit un compte rendu, je trouve important de pouvoir m’appuyer sur des outils reconnus. Les tests, c’est une forme de protection professionnelle. Ils cadrent mon intervention, ils la rendent plus lisible pour l’institution, pour les partenaires, parfois même pour les familles.
On nous demande souvent de justifier nos préconisations parce que dire “je l’ai observé et j’ai eu le sentiment que…” ce n’est pas toujours audible. Les tests donnent un langage commun, ils permettent de traduire des choses très complexes dans un format que les autres professionnels peuvent s’approprier. Après, évidemment, il ne faut pas en faire une vérité absolue. Mais pour moi, ils sécurisent la pratique. Et dans un métier où l’on travaille beaucoup seuls, cette sécurité n’est pas un détail.
Vincent :
Moi j’ai pas vraiment l’utilité ou le besoin de me reposer sur les test pour assoir mon discours. Du coup, j’ai presque le discours inverse de toi par rapport aux tests. Je les utilise bien sûr, ça fait partie du panel de nos outils, mais je m’en méfie beaucoup. Je trouve qu’on leur donne parfois un poids énorme, alors qu’ils ne captent qu’un moment très particulier, dans un contexte très artificiel.
On est tous d’accord j’imagine pour dire qu’un enfant face à un test, ce n’est pas l’enfant en classe, ni dans la cour, ni dans sa famille. C’est un enfant assis à une table, avec un adulte qu’il connaît peu, dans une situation inhabituelle. Même si on a des gestes professionnels qui permettent de rassurer, certains enfants se ferment complètement, d’autres au contraire surinvestissent la tâche. Est‑ce que ça dit vraiment quelque chose de leur fonctionnement quotidien ? Pas toujours.
Comprendre un enfant, ça prend du temps
Ce qui m’importe, c’est d’observer l’enfant dans différentes situations. Le voir entrer en classe, regarder comment il s’installe, comment il se met au travail, comment il réagit quand ça résiste. Est‑ce qu’il demande de l’aide ? Est‑ce qu’il évite ? Est‑ce qu’il regarde les autres avant de se lancer ? Comprendre un enfant, ça prend du temps, il faut discuter avec les enseignants, croiser les regards, rencontrer les parents. Souvent, c’est dans ces échanges que quelque chose se déplie et surement pas dans un graphique. L’observation clinique, tu le sais autant que moi, c’est long.
Mais j’avoue qu’aujourd’hui, le temps est une ressource rare. On nous demande d’aller vite, de répondre rapidement aux demandes et je sais bien qu’on a plus trop le temps d’affiner nos observations. Or comprendre un enfant, ça ne se fait pas en une passation de test. Je me dis même que les tests sont parfois là pour nous faire accepter qu’on n’a pas eu le temps de faire notre travail d’observation correctement.
Accepter de ne pas savoir tout de suite
Ce qui est difficile avec la clinique, c’est qu’elle oblige à supporter une forme d’incertitude. On n’a pas toujours de réponse claire immédiatement. On doit accepter de rester un moment dans le doute, d’élaborer des hypothèses, parfois de les abandonner. Accepter de ne pas savoir tout de suite c’est aussi ça le métier de psy et le tests viennent donner l’illusion d’une certaine rationalité, toi tu dis objectivité, qui n’est pas une vérité. Moi je trouve que c’est là que se joue vraiment la compréhension de la difficulté d’un élève par exemple, dans cette attention aux détails, aux déplacements minuscules, aux variations d’un jour à l’autre.
Les tests peuvent figer les trajectoires
Sans remettre en cause complètement les tests, ce qui me gêne parfois, c’est que ça peut produire une forme de verdict. On colle un chiffre, un score, et ensuite ça circule dans l’école, dans les dossiers, entre professionnels. Et même quand on prend des précautions, ça marque les esprits et les tests peuvent figer les trajectoires. Je suis très méfiant de ça. Ce que j’essaie de saisir, c’est un fonctionnement singulier, toujours en mouvement parce qu’un enfant évolue, surtout quand on modifie l’environnement autour de lui : un autre positionnement pédagogique, un cadre plus sécurisant, une relation différente avec l’adulte. J’ai des centaines d’exemples dans ce style.
Alors contrairement à toi, je préfère 10 fois dire : “je n’ai pas encore tout compris, mais voilà ce que j’observe”, ne pas avoir immédiatement une réponse très formalisée, quitte à ce que ça génère un inconfort en ESS par exemple. Mais pour moi, la clinique, c’est justement ça de rester au plus près du vivant, sans chercher à refermer trop vite les questions. L’enfant ne se résume jamais à ce qu’un outil mesure de lui.
Le mot du chercheur
Vincent et Claire font vivre une controverse sur la pertinence d’un outil très structurant de leur activité professionnelle. Tou·tes les deux mettent en place des tests standardisés mais n’ont pas la même confiance en ces dispositifs. Ces débats nourrissent les enjeux professionnels d’un métier en mouvement dans une période où il se transforme. L’institution, elle, s’appuie de plus en plus sur les résultats standardisés pour formaliser les orientations. Vincent s’en méfie beaucoup mais Claire en fait surtout un usage au moment des échanges, avec l’équipe enseignante ou avec les parents, pour asseoir son discours. Les deux montrent que l’usage d’un même outil peut être très différent entre des professionnels, et parfois même éloigné de ce pourquoi l’institution qui l’a conçu l’avait prévu.
Frédéric Grimaud
