Sabrina : Toi je vois que tu laisses beaucoup ton élève travailler seul. Franchement, moi, quand j’accompagne un élève, mon objectif, c’est qu’il réussisse. Je sais que ce n’est pas toujours ce qu’on attend dans les discours, mais dans la réalité de la classe, si tu ne fais pas ça, l’élève reste complètement à côté. Parce qu’il faut être honnête, l’élève qu’on accompagne, souvent, il ne peut pas faire ce qui est demandé par le prof. En tous cas pas sans aide très importante. Donc si tu restes dans une posture où tu attends qu’il fasse seul, il ne fait pas. Ou alors il fait à côté, il gribouille, il abandonne. Et là, tu as un élève qui ne fait pas correctement son travail.
Parfois, je fais avec lui
Moi, je pars du principe qu’il faut qu’il soit dans la tâche que demande le prof et qu’il produise quelque chose de correct. Même si c’est avec de l’aide, même si ce n’est pas complètement autonome hein. Sinon, à quoi bon ? Il est dans la classe, mais il ne fait pas ce que font les autres ? Ou alors avec un très gros décalage ? Du coup, oui, j’aide à faire, beaucoup plus que toi en tous cas. Je découpe énormément la tâche que donne le prof. Je rajoute des tâches intermédiaires on pourrait dire. Je simplifie, je reformule, je guide et parfois, je fais avec lui, vraiment. On prend le crayon ensemble, on commence, je lui montre comment s’y prendre. Souvent, ça suffit pour le lancer aussi, mais parfois je finis moi.
Le prof ne peut pas attendre un élève
Bon ça c’est hyper important, le démarrage. Il y a plein d’élèves, tous ceux que j’ai cette année par exemple, qui bloquent juste parce qu’ils ne savent pas comment commencer. Une fois que c’est parti, ça roule déjà un peu mieux, mais si tu devais attendre qu’il démarre tout seul, tu peux attendre longtemps. Et puis il y a la question du temps quand même. La classe avance, hein, et le prof ne peut pas attendre un élève indéfiniment. Donc toi, tu es là pour permettre que ça avance aussi pour lui. Si tu restes trop longtemps sur la compréhension, tu prends le risque qu’il soit complètement largué sur la suite.
Et alors là il y a aussi tout l’aspect émotionnel. L’élève, il voit bien qu’il est en difficulté, il se compare aux autres et quand il n’y arrive pas, ça se voit. Si tu ne l’aides pas un max, c’est celui qui ne finit jamais son travail ou celui que tout le monde attend pour passer à autre chose. Moi, je trouve que l’aider à réussir, c’est aussi préserver son estime de lui. Lui permettre d’avoir quelque chose à montrer, de ne pas être celui qui ne fait rien.
Aider à faire, ce n’est pas tricher, c’est adapter
Parce que l’échec répété, ça abîme, alors pas grave si à un moment donné je vais un peu avec lui. Tu le vois, les élèves qui n’y arrivent jamais, à un moment donné, ils décrochent, ils n’essaient même plus. Alors que quand ils réussissent, même avec de l’aide, ça les remet dans une dynamique positive et c’est aussi ça AESH.
Après, faut aussi prendre en compte la réalité du travail. Je veux dire on est souvent seules avec plusieurs élèves en vrai, ou avec un élève mais quand même dans une classe entière. On ne peut pas passer 20 minutes à faire comprendre une consigne, parfois, il faut aller à l’essentiel, aider directement pour que ça avance.
Attention je ne me dis pas qu’il faut faire entièrement à la place. Mais je me dis que je rends possible la tâche, que sans moi, elle ne serait pas faisable. Et dans ce cas-là, aider à faire, ce n’est pas tricher, c’est adapter.
Et puis il y a aussi le regard de l’enseignant. Même si ce n’est pas toujours dit, on sent bien qu’il faut que ça avance, que l’élève produise et parfois, si ton élève ne fait rien de la séance, tu as l’impression de ne pas avoir fait ton travail.
Donc oui, parfois je fais plus que ce que je devrais peut-être. Mais entre un élève qui ne fait rien et un élève qui fait avec de l’aide, y’a pas photo.
Khadi : Je comprends tout ce que tu dis, vraiment. Et je l’ai fait aussi, parce que c’est tentant, et parce que sur le moment, ça fonctionne. L’élève avance, il produit, ça donne l’impression que ça roule. Mais si je te donne l’impression que l’élève fait beaucoup sans moi, c’est car je me suis rendu compte que trop aider ça posait problème. Tu sais déjà l’élève s’habitue très vite à ce fonctionnement. Après il attend, il ne démarre pas, il regarde ailleurs, parce qu’il sait qu’à un moment donné, tu vas venir l’aider. Il sait qu’au final à la moindre galère il peut compter sur toi et parfois même, il ne cherche plus du tout. Il est comme dans une forme de dépendance.
Ce qui compte, c’est qu’il ait été acteur
Et ça, après, c’est très compliqué à défaire. Tu essaies de moins aider et l’élève est complètement perdu, il ne sait plus faire sans toi et même parfois il peut t’en vouloir après si tu ne l’aides pas. C’est mieux pour moi de l’habituer dès le début à se dire que l’AESH c’est pas une aide automatique au moindre blocage.
Moi j’ai pas mal changé ma manière de faire depuis que je suis en poste et maintenant j’essaie d’aider autrement. Je suis plus dans la compréhension, dans l’accompagnement, mais sans faire à la place. Je reformule la consigne et je pose des questions, et parfois comme toi la découpe. Mais je fais toujours en sorte qu’il trouve par lui-même, même si c’est très guidé et j’essaie de ne pas faire le geste à sa place, ça non ! Et oui, c’est plus long, oui, parfois, ça n’aboutit pas. Parfois je sais, l’élève ne finit pas l’exercice, ou il se trompe. Mais je me dis que ce n’est pas grave, que ce qui compte, c’est qu’il ait été acteur.
Notre rôle, c’est d’aller vers plus d’autonomie
Parce que sinon, on est dans quelque chose d’un peu artificiel. L’élève a une feuille remplie, mais ce n’est pas vraiment lui qui a fait et à long terme, ça ne construit pas grand-chose. Après en plus le prof il corrige, il note mais au final c’est pas le niveau réel de l’élève qu’il a. C’est l’élève plus l’AESH, c’est pas pareil !
Moi, je préfère qu’il fasse moins, mais que ce soit lui, même si c’est incomplet, même si ce n’est pas parfait.
C’est une question de posture professionnelle, si on fait trop, on devient presque une béquille permanente. Et ce n’est pas ça, notre rôle. Notre rôle, c’est quand même d’aller vers plus d’autonomie, même si elle est partielle, même si elle est fragile. C’est vrai pour nos élèves en CM2 mais franchement c’est pareil quand tu es AESH en maternelle.
Produire, ce n’est pas tout
Après, bien sûr, je sais bien que ce n’est pas aussi simple, qu’il y a des moments où tu es obligée d’aider plus. Sinon on demanderait pas d’AESH hein. Quand l’élève est fatigué, quand il est en crise, quand la tâche est vraiment trop difficile, là ça m’arrive d’ajuster, de guider de près. Mais j’essaie que ça reste ponctuel, parce que sinon, ça devient la norme.
Et aussi je sais que tu as raison quand tu parles de la relation à l’enseignant, que parfois on sent qu’il attend que l’élève produise. Mais moi, je me dis que produire, ce n’est pas tout, il faut aussi regarder comment il produit, ce qu’il comprend. Sinon, on passe à côté de l’essentiel et je pense que le prof le sait ça, il sait qu’on a un élève notifié quand même et qu’on peut pas se satisfaire que l’élève ait fini son travail mais que 90% c’est l’AESH qui l’a fait hein.
Donc oui, c’est presque gênant parfois, parce que tu vois l’élève en difficulté, tu sais que tu pourrais l’aider plus, mais tu te retiens. Mais je pense que c’est nécessaire.
Le mot du chercheur
Cette controverse met en lumière une question centrale du travail des AESH et qui concerne le degré d’aide apporté à l’élève. Les postures que décrivent Khadi et Sabrina ne renvoient pas à deux conceptions opposées du métier, mais à des ajustements situés, en fonction des élèves, des tâches et des contextes. La professionnalité des AESH apparaît ici comme fortement dépendante du contexte, notamment de l’élève accompagné et c’est une spécificité de leur métier. Les bons gestes professionnels sont très dépendants de l’élève notifié. Certains nécessitent une aide très soutenue pour entrer dans la tâche, tandis que pour d’autres, un retrait relatif favorise l’engagement.
Frédéric Grimaud
