Le Café pédagogique a pu consulter deux rapports d’inspection réalisés en 2023 et 2025 au sein du Cours Aliénor d’Aquitaine, établissement hors contrat situé en Charente et affilié au réseau Excellence Ruralités. Les documents pointent de graves manquements pédagogiques, sanitaires et sécuritaires, ainsi qu’un fonctionnement jugé éloigné des principes de l’École de la République.
Deux inspections, les mêmes constats
Que se passe-t-il derrière les grilles du Cours Aliénor d’Aquitaine, à Esse, en Charente ? Ouvert en 2022, cet établissement hors contrat accueille aujourd’hui 42 élèves et fait partie des trois écoles du réseau Excellence Ruralités, soutenu par le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin.
Le Café pédagogique a pu consulter les deux rapports d’inspection réalisés en octobre 2023 puis en octobre 2025. Les deux documents dressent un constat sévère et quasi identique à deux ans d’écart. Les inspecteurs y relèvent des « manquements importants relatifs au socle commun de connaissances, de compétences et de culture », et des « carences importantes dans la structuration et la mise en œuvre des enseignements ». Les rapports pointent des défaillances sanitaires, sécuritaires et éducatives. Le premier rapport rappelle que 19 élèves ont moins de 16 ans et sont donc soumis à l’obligation d’instruction conforme au Code de l’éducation. Pourtant, les inspecteurs constatent que « le directeur n’est pas en mesure d’expliquer la progression retenue par l’établissement pour l’acquisition des connaissances et compétences ».
Sécurité et hygiène : des « risques préoccupants »
Les rapports soulignent de nombreux problèmes matériels et sanitaires. En 2023 déjà, les inspecteurs évoquent « une odeur nauséabonde » dans les sanitaires, l’absence de traçabilité concernant l’entretien des locaux ou encore une grille extérieure rouillée. Aucun plan d’évacuation n’est affiché. L’établissement ne dispose pas de restauration scolaire : les élèves apportent leurs repas, sans dispositif de conservation adapté. En 2025, les inspecteurs notent toujours l’absence de réfrigérateur et alertent sur « un risque d’intoxication alimentaire » lié à la rupture de la chaîne du froid.
Les toilettes, équipées de serviettes en tissu communes, présentent selon le rapport « un risque de propagation de bactéries et de virus entre élèves ». Les inspecteurs relèvent également qu’aucun personnel n’est formé aux premiers secours ni à l’utilisation des extincteurs. L’accès à l’établissement et à la cour reste par ailleurs jugé insuffisamment sécurisé.
Et des carences côté enseignement
Les critiques portent aussi largement sur les contenus enseignés. Les inspecteurs estiment que le socle commun n’est pas correctement transmis et dénoncent l’absence de véritable démarche scientifique, de travail sur l’esprit critique ou encore d’usage pédagogique du numérique.
« La démarche d’investigation n’est pas mobilisée », écrivent-ils à propos des sciences. Aucun laboratoire ni matériel d’expérimentation n’est disponible. Le rapport de 2025 souligne également qu’« aucune modalité de coopération ou de mobilisation des outils numériques » n’est mise en œuvre. Les élèves disposent de trois ordinateurs sans connexion internet et ne bénéficient d’aucun accompagnement dans l’usage du numérique. Les productions écrites autonomes sont rares.
En histoire, un enseignement jugé idéologique et éloigné des exigences scientifiques
Les inspecteurs relèvent également plusieurs erreurs scientifiques dans les cours observés et les cahiers consultés. Le rapport cite notamment l’affirmation d’une « année zéro » dans le calendrier historique ou encore la présentation contestée du baptême de Clovis daté de 496 comme une certitude historique. Selon eux, ces choix pédagogiques empêchent les élèves de développer leur esprit critique et leur capacité de raisonnement. « Les faits étudiés ne sont jamais mis en relation », écrivent-ils, dénonçant un enseignement centré sur l’accumulation de connaissances sans analyse.
Les rapports pointent également l’utilisation de manuels anciens et de ressources marquées idéologiquement. Les inspecteurs notent ainsi la présence et l’usage, dans plusieurs classes, de l’ouvrage de Dimitri Casali Notre Histoire : ce que nos enfants devraient apprendre à l’école, décrit comme « en réaction contre les programmes d’enseignement définis par l’Éducation nationale ».
Une éducation à la vie affective et à la sexualité quasi absente
Déjà en 2023, le rapport mentionnait l’existence d’un atelier hebdomadaire baptisé « Teentime », présenté comme un moment de discussion sur les addictions, la pornographie ou les émotions. Ces séances étaient organisées avec l’association « Com’ je t’aime », au sujet de laquelle les inspecteurs indiquaient émettre « de profondes réserves sur la fiabilité des apports en éducation à la sexualité ».
Les rapports soulignent également l’absence d’enseignement moral et civique (EMC) dans les emplois du temps observés, ainsi que l’absence d’éducation aux médias et à l’information (EMI). Pour les inspecteurs, ces lacunes compromettent la formation des élèves à l’esprit critique, à la compréhension du débat démocratique et au respect de l’égalité entre les filles et les garçons.
Vision idéologique de l’école, non-mixité et « délégation de l’autorité parentale »
La délégation d’inspection s’inquiète également du fonctionnement éducatif de l’établissement. Les activités collectives sont organisées en équipes non mixtes, chargées notamment du rangement et du ménage. Chaque groupe porte le nom d’un personnage masculin pour les garçons et féminin pour les filles. Le rapport évoque « un fonctionnement interrogeant le rôle et les droits des familles » et estime que « l’équipe pédagogique agit en délégataire de l’autorité parentale », alors même que cette délégation est strictement encadrée juridiquement.
Les rapports mettent aussi en lumière certaines pratiques symboliques. La semaine débute par une levée des couleurs durant laquelle les élèves récitent : « Nous levons ces couleurs en mémoire de ceux qui nous les ont transmises, de ceux qui sont morts pour que nous restions français… »
Des préconisations restées sans effet
À deux ans d’intervalle, les inspecteurs formulent les mêmes recommandations : renforcer l’enseignement du socle commun, développer l’esprit critique, mettre en place une véritable démarche scientifique, améliorer le suivi des absences ou encore sécuriser les locaux. Mais en 2025, les manquements constatés restent largement identiques, voire aggravés selon plusieurs passages du rapport. Pour le SE-Unsa qui a sonné l’alerte sur cette école, cette situation interroge directement l’efficacité du contrôle des établissements hors contrat. Le syndicat demande désormais la fermeture de l’établissement et une évolution de la loi afin de permettre des sanctions plus rapides en cas de risques pour les élèves. L’alerte sur l’entrisme de l’extrême droite dans l’Ecole est donnée et documentée.
Djéhanne Gani
Le SE-Unsa alerte sur les défaillances du collège financé par le milliardaire Stérin
