Quand le 10 mai 1806 Napoléon crée « l’Université » (c’est-à-dire non pas l’enseignement supérieur mais le mode d’organisation et de direction étatique de l’Ecole en France), il ne fait pas mystère de la finalité profonde de l’opération : « Dans l’établissement d’un corps enseignant, le but principal est d’avoir un moyen de diriger les opinions politiques et morales […]. Tant qu’on n’apprendra pas, dès l’enfance, s’il faut être républicain ou monarchique, catholique ou irreligieux, l’Etat ne formera point une nation ; il reposera sur des bases incertaines et vagues ; il sera constamment exposé aux désordres et aux changements ».
Et Napoléon met en place les instruments de ce qui lui importe le plus dans l’urgence (à savoir la formation des cadres militaires et administratifs de son pouvoir impérial) : la forte armature de la direction des lycées, la création de l’Ecole normale supérieure d’Ulm chargée d’être la matrice du corps d’élite des enseignants du secondaire masculin et l’institution de l’Inspection générale.
Encore convient-il de saisir que cette centralisation étatique de l’Ecole se fait selon des modalités très particulières, « extraordinaires » (ne relevant pas de l’administration « ordinaire » ). On ne peut comprendre le sens et la singularité de la centralisation de l’Ecole française si on ne saisit pas qu’il s’agissait de mettre en place non seulement une administration publique mais une corporation publique. La reprise même du terme « Université » (« universitas » signifie corporation au Moyen Âge) situe bien ce qui est en jeu : créer un corps dont l’esprit serait au service de l’Etat en place.
L’académie et son recteur
L’Université impériale est plus qu’une administration : elle est une corporation laïque. Elle s’administre elle-même. Le Grand-Maître qui la dirige est certes nommé par l’Empereur, mais il jouit d’une large autonomie. Le territoire national est divisé en académies (une par Cour d’appel ), à la tête desquelles sont placés des recteurs représentant le Grand-Maître. Il est remarquable que l’Empereur – qui a pourtant mis en place la forte présence des préfets dans les départements – ne veut pas que l’administration de l’Ecole relève de l’administration commune : les enseignants et les chefs d’établissements sont responsables devant une instance – l’académie et son recteur – qui n’a pas d’équivalent (les régions n’existent pas encore, et les départements sont à un échelon inférieur). Napoléon considère en effet que l’Ecole (qui est à ses yeux une magistrature d’ordre culturel et spirituel) doit être, à l’instar de la Justice, dirigée de façon spécifique, autonome, et par les siens.
Les grades sont définis pour chaque fonction, ce qui doit constituer une forte armature et garantir une bonne unité spirituelle : c’est « l’Université » elle-même qui confère les grades (baccalauréat, licence, doctorat). Enfin et surtout, le dispositif des grades et l’accès aux différents postes sont aménagés de façon à ce que l’on puisse faire carrière, à ce qu’il y ait corps et esprit de corps. Comme le dit lui-même Napoléon, « il y aurait un corps enseignant si tous les proviseurs, censeurs et professeurs de l’Empire avaient un ou plusieurs chefs, comme les Jésuites avaient un général et des provinciaux ; si l’on ne pouvait être proviseur ou censeur qu’après avoir été professeur […] ; le corps enseignant étant un, l’esprit qui l’animerait serait nécessairement un ; et sous ce rapport, le nouveau corps enseignant l’emporterait de beaucoup ».
Claude Lelièvre
