Lucie : J’essaye de comprendre comment tu fonctionnes dans ta classe. Moi je peux te dire que je fonctionne en ateliers tournants et que je ne me vois pas travailler autrement. J’ai essayé les ateliers fixes à un moment, notamment parce qu’on en parlait beaucoup en formation et sur les réseaux enseignants. Il y avait cette idée que les élèves allaient être plus autonomes, plus engagés, qu’ils apprendraient davantage en choisissant. Mais dans la réalité de ma classe, ça a été compliqué. J’avais l’impression de passer mon temps à courir après les élèves, à vérifier qui faisait quoi, qui avait travaillé quoi, qui n’avait encore rien fait.
J’ai besoin de visibilité sur les apprentissages
Avec les ateliers tournants, au moins, je sais où on va. Je sais que chaque élève passera par chaque atelier. Ça me rassure déjà moi professionnellement. Parce qu’en maternelle, on a vite fait de perdre certains élèves de vue. Il y a ceux qui se fondent dans le groupe, ceux qui prennent toujours le même jeu, ceux qui évitent certaines tâches. Et ça, si on ne structure pas un minimum, on ne le voit pas forcément tout de suite.
Moi, j’ai besoin de cette visibilité sur les apprentissages. Quand je prépare mes ateliers, je sais précisément ce que je veux travailler pour chacun : le langage oral, le repérage dans l’espace, le graphisme, les quantités… Et je sais aussi quels élèves je veux observer plus particulièrement. Quand les groupes tournent, je peux vraiment regarder les élèves travailler. Sinon, je trouve qu’on est davantage dans de la gestion de circulation.
Et puis il y a quelque chose qu’on oublie parfois quand on parle des ateliers fixes, c’est que tous les élèves ne savent pas choisir. On parle souvent de l’autonomie comme si elle allait de soi, mais en maternelle ce n’est pas si simple. Il y a des élèves qui choisissent toujours l’activité la plus confortable pour eux. Tu leur proposes un atelier de découpage un peu difficile et un coin kaplas juste à côté, ben ils vont aux kaplas. Et tu peux difficilement leur en vouloir. Sauf qu’à un moment, si tu veux les faire progresser, il faut aussi les amener vers des activités qu’ils n’auraient pas choisies seuls.
Quand tout est trop ouvert, certains se perdent complètement
Je pense à un élève que j’ai cette année, très discret, très calme, jamais de problème de comportement. Mais justement, on peut facilement oublier qu’il est là. Si je lui laisse le choix, il va aller au coin voitures ou au coin construction et il peut y rester très longtemps. Et pendant ce temps-là, il évite tout ce qui touche au langage ou au graphisme. Avec les ateliers tournants, je peux le faire entrer dans des activités qu’il n’aurait jamais choisies. Et je me rends compte qu’il est capable de beaucoup plus de choses que ce qu’il montrait spontanément.
Et d’une manière générale, je trouve aussi que les ateliers tournants sécurisent beaucoup les élèves. Ils savent avec qui ils travaillent, combien de temps, ce qu’ils ont à faire. Il y a un cadre clair. Et pour certains enfants, notamment ceux qui ont besoin de repères stables, c’est très important. Quand tout est trop ouvert, certains se perdent complètement.
Alors bien sûr, ça demande une organisation énorme. Il faut préparer les ateliers, prévoir le matériel, penser aux transitions, expliquer les consignes plusieurs fois. Et les transitions justement, c’est un vrai sujet, faut en parler ! Tu peux perdre beaucoup de temps et d’énergie là-dessus. Entre ceux qui ne veulent pas ranger, ceux qui se lèvent tous en même temps, ceux qui changent de place sans écouter… parfois tu as l’impression que le simple fait de faire tourner les groupes prend autant de temps que l’activité elle-même.
L’autonomie est très dépendante de l’enseignant
Mais malgré ça, je préfère cette organisation parce qu’elle me permet de tenir la classe. Je sais que ça peut paraître un peu dur dit comme ça, mais en maternelle, la question de la gestion du collectif est centrale. Tu ne peux pas juste te dire : « ils vont choisir naturellement ce qui est bon pour eux ». J’y crois pas. Et puis les ateliers tournants me permettent aussi d’être plus disponible sur mon atelier dirigé. Quand je suis avec un petit groupe, je sais que les autres ont une tâche définie. Je ne suis pas constamment interrompue par des élèves qui demandent quoi faire ou qui changent d’activité toutes les deux minutes.
Parce qu’il y a aussi ça dans la réalité : les élèves autonomes ne sont pas si nombreux en moyenne section et l’autonomie est très dépendante de l’enseignant. Les élèves savent travailler seuls parce qu’on a énormément structuré en amont. Et ça, on ne le voit pas forcément quand on regarde une vidéo de classe. Derrière un fonctionnement très libre, il y a souvent un énorme travail invisible de préparation, de cadrage, d’apprentissage des routines. Moi, je préfère assumer un cadre plus explicite.
Et puis aussi je pense aussi qu’il y a une question d’équité. Avec les ateliers tournants, tous les élèves rencontrent les mêmes situations d’apprentissage. Alors oui, ils ne les vivent pas tous de la même manière, mais au moins ils y ont accès. Parce que sinon, il y a toujours un risque que certains passent à côté de certains apprentissages.
Ça me donne une ossature de journée
Et après, il faut le dire, les ateliers fixes peuvent aussi devenir très fatigants pour l’enseignant. Quand tu dois en permanence observer, réguler, relancer, négocier avec les élèves qui ne veulent pas changer d’activité ou ceux qui tournent sans vraiment travailler, la charge mentale est énorme. Moi, j’ai besoin d’avoir une structure qui me permette de souffler un peu mentalement. Les ateliers tournants, ça me donne une ossature de journée. Je sais où j’en suis, ce qu’il reste à faire, quels groupes je dois encore voir. Ça ne veut pas dire que tout est rigide hein, mais j’ai un fil conducteur.
Et puis il y a aussi les attentes institutionnelles. On nous demande de suivre les progrès des élèves, d’évaluer, de repérer les difficultés. Les ateliers tournants rendent ça plus simple. Quand tout le monde est passé par le même atelier, je peux comparer, observer, prendre des notes. Alors oui, parfois je vois bien les limites. Certains élèves auraient besoin de plus de temps dans certaines activités, d’autres décrochent un peu pendant les rotations. Mais malgré tout, je trouve que cette organisation protège aussi les élèves les plus fragiles parce qu’ils ne disparaissent pas du collectif.
Émilie : Ben justement, moi c’est parce que j’avais l’impression de perdre les élèves dans les ateliers tournants que j’ai changé. J’avais cette sensation permanente de faire circuler des groupes plus que de faire apprendre des élèves. Moi aussi j’ai fait pas mal d’années le groupe des rouges, le groupe des jaunes, le groupe des verts … et tout tournait autour du timing. Il fallait finir avant la rotation, ranger vite, changer de table, relancer le groupe suivant. Et parfois, au moment où un élève commençait vraiment à comprendre quelque chose, il fallait déjà arrêter.
Là séquence qu’on voit c’est un atelier de pâte à modeler où on travaille la forme des lettres. Un élève était complètement entré dans l’activité ce matin-là. Ça faisait dix minutes qu’il recommençait la même lettre, qu’il ajustait ses gestes, qu’il verbalisait ce qu’il faisait. Et au moment où il commençait vraiment à progresser, il faudrait changer d’atelier parce que c’était l’heure ? Mais pourquoi l’interrompre maintenant ? Juste parce qu’on a un groupe classe à gérer autour d’une rotation d’ateliers ?
Choisir fait partie des apprentissages
C’est pour ce genre de situations qu’un jour j’ai commencé à réfléchir autrement. Je me suis rendu compte que certains élèves avaient besoin de temps longs, pas juste de passer dans une activité, mais de s’y installer. Avec les ateliers fixes, les élèves peuvent revenir plusieurs fois à la même activité. Et je trouve ça très intéressant parce qu’on voit vraiment des processus d’apprentissage se construire. Certains enfants reviennent spontanément sur un atelier plusieurs jours de suite. Ils approfondissent, ils essaient autrement.
Le choix est central pour moi. Pas parce que je pense que les enfants savent naturellement ce qu’il faut apprendre, mais parce que choisir fait partie des apprentissages. Choisir une activité, s’y tenir, décider d’y revenir ou non, ça demande déjà énormément de compétences. Évidemment, ça ne veut pas dire que je laisse les élèves complètement libres. Sinon effectivement, certains iraient toujours au même endroit. Mais mon rôle, justement, c’est d’accompagner ces choix.
Par exemple tous les deux (ndlr : élèves sur la vidéo) je sais qu’ils évitent systématiquement les activités graphiques. Je ne les force pas immédiatement à y aller. Je vais d’abord observer pourquoi ils évitent. Est-ce qu’ils ont peur d’échouer ? Est-ce qu’ils ne comprennent pas ce qu’on attend ? Est-ce qu’ils sont en difficulté motrice ? Ensuite seulement, je vais les accompagner vers cet atelier.
Il faut accepter que tous les élèves ne fassent pas la même chose au même moment de l’année
Je trouve qu’avec les ateliers tournants, on peut parfois confondre exposition à une activité et engagement réel dans l’activité. Ce n’est pas parce qu’un élève est passé par l’atelier qu’il a réellement appris quelque chose. Parfois, les élèves sont physiquement présents mais mentalement absents. Ils font parce qu’il faut faire, parce qu’on leur demande, mais ils ne sont pas vraiment dedans. Moi, ce que je cherche, c’est un engagement plus authentique. Et pour ça, il faut parfois accepter que tous les élèves ne fassent pas exactement la même chose au même moment de l’année. C’est comme ça.
Je trouve aussi que les ateliers fixes favorisent davantage la coopération entre élèves. Les enfants s’observent beaucoup, s’entraident, discutent. Comme ils restent plus longtemps dans les activités, il y a des formes d’entraide qui apparaissent naturellement.
La petite fille là (ndlr : élève sur la vidéo) a compris comment utiliser une pince pour déplacer des petits objets dans l’atelier de motricité fine. Elle continue dans cet atelier parce qu’elle aide les autres. Sans que je dise quoi que ce soit hein, cette semaine elle a montré à d’autres élèves comment faire. Et elle l’a fait avec ses mots d’enfant, avec ses gestes et maintenant elle reste dans cet atelier car elle aime montrer aux autres. Je ne suis pas sûre que ça aurait eu lieu dans un fonctionnement très minuté. Pour ça dans ma classe, je circule énormément. Mon travail consiste beaucoup à observer, relancer, reformuler, aider certains élèves à entrer dans une activité. Je ne suis pas toujours assise à un atelier dirigé d’ailleurs.
Les élèves peuvent vraiment entrer dans une tâche
Au début, ça m’a demandé un vrai lâcher-prise. Parce qu’on a quand même été beaucoup formés à cette idée qu’il fallait tout contrôler, tout prévoir. Avec les ateliers fixes, il faut accepter une part d’incertitude. Parfois, un atelier auquel je tenais énormément n’attire presque personne. Et à l’inverse, un autre fonctionne beaucoup plus que prévu. Avant, ça me stressait. Maintenant, je regarde ce que ça dit des élèves et moi au final je trouve ça moins fatigant mentalement que les rotations permanentes. Les transitions sont plus fluides. Les élèves ne se lèvent pas tous en même temps, on évite beaucoup de bruit et de tensions.
Parce que les rotations, ça peut aussi être très fatigant pour certains élèves. Il y a des enfants qui vivent très mal les changements fréquents. Tu le vois : dès qu’il faut changer d’atelier, ils se désorganisent, ils s’agitent ou au contraire décrochent complètement. Tu as raison de dire que les moments de transition sont fondamentaux. Mais avec les ateliers fixes, il y a une continuité plus grande dans l’activité et les élèves peuvent vraiment entrer dans une tâche.
Après, bien sûr, ça ne fonctionne pas tout seul non plus. L’autonomie, ça se construit énormément ça c’est hyper vrai. On passe beaucoup de temps à apprendre aux élèves comment choisir une activité, comment ranger, comment utiliser le matériel, comment demander de l’aide. Et puis il y a aussi tout le travail d’observation. Parce que oui, parfois certains élèves passent à côté d’activités importantes donc il faut être très attentive.
Laisser une vraie place à l’initiative des élèves
Mais moi, ce que j’aime dans cette organisation, c’est qu’elle me donne davantage l’impression d’être avec les élèves plutôt que de gérer un système de rotation. Je trouve aussi que ça correspond davantage à ce qu’est la maternelle pour moi, une école où on prend le temps d’expérimenter, de manipuler, de recommencer.
Après il faut le dire, il y a aussi une réalité matérielle. Les ateliers tournants demandent énormément de préparation. Tu dois souvent préparer plusieurs ateliers différents avec du matériel précis pour chaque groupe. Moi, avec les ateliers fixes, je peux laisser certaines activités plusieurs jours voire pour certains toute la période. Les élèves les réinvestissent autrement.
Je ne dis pas que c’est parfait et il y a des moments où je me demande si certains élèves n’auraient pas besoin de davantage de cadrage. Et parfois aussi, oui, j’interviens plus directement. Mais je préfère quand même cette organisation parce qu’elle permet de laisser une vraie place à l’initiative des élèves. Je trouve qu’on voit davantage leurs stratégies, leurs intérêts, leurs manières d’apprendre.
Le mot du chercheur
Cette controverse autour des ateliers tournants et des ateliers fixes met en lumière deux manières d’organiser l’activité collective en maternelle et pose cette tâche comme fondamentale dans le travail enseignant. Derrière des choix organisationnels subjectifs se jouent des arbitrages professionnels complexes : que faut-il privilégier, favoriser, arbitrer … pour faire un travail efficace et efficient ? Lucie et Émilie ont bien des préoccupations communes, comme éviter que certains élèves décrochent, rendre les apprentissages accessibles ou maintenir un collectif de travail viable. Mais ces préoccupations donnent lieu à des réponses différentes, construites dans l’expérience quotidienne du travail réel. Ces deux formes d’organisation ne relèvent donc pas simplement de « bonnes pratiques » qu’il faudrait opposer mais elles traduisent les compromis professionnels faits par deux enseignantes pour faire face aux tensions constitutives du travail en maternelle : contrôler sans enfermer, laisser choisir sans abandonner, différencier sans perdre le collectif.
Frédéric Grimaud
