Parcoursup, n’est pas qu’un algorithme, mais une grande épreuve — qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
Parcoursup, c’est plusieurs choses. C’est une plateforme numérique, et aussi un algorithme qui gère des dossiers et distribue des places dans le supérieur. Cette image-là n’est pas fausse, mais elle est très incomplète. Ce que j’ai voulu montrer dans ce livre, c’est que Parcoursup est avant tout une expérience vécue, souvent intense, parfois douloureuse. Pour les lycéens qui la traversent, c’est un moment où ils se retrouvent évalués, jugés, classés, et confrontés à une image d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas toujours anticipée. C’est un moment où l’identité est en jeu, où les projets se heurtent à la réalité, où certains confirment leur confiance en eux et d’autres la voient s’effriter. Le terme d' »épreuve », dans la tradition sociologique, désigne précisément ça : une situation dans laquelle les individus sont mis à l’épreuve d’eux-mêmes, de leurs ressources, de leur place dans la société.
Que révèle votre enquête sur l’expérience vécue des élèves ? Que fait Parcoursup à notre jeunesse ?
Ce que j’ai vu, en suivant des lycéens pendant plusieurs mois, c’est d’abord une très grande hétérogénéité des expériences. Il y a ceux qui traversent ça avec une sérénité déconcertante, parce qu’ils savent où ils vont, parce que leurs parents ont déjà fait ça avec un aîné, parce qu’ils ont un dossier solide et un entourage qui les rassure. Et puis il y a ceux qui vérifient l’application dix fois par jour, qui ne dorment pas la nuit des résultats, qui se retrouvent sur des listes d’attente qu’ils ne comprennent pas…
Ce que fait Parcoursup à la jeunesse, c’est en partie ça : rendre visibles des choses. Pour certains jeunes, c’est la première fois qu’ils reçoivent un verdict aussi net, aussi chiffré, aussi irrévocable en apparence. La joie de celui qui « a tout eu » est aussi réelle que le sentiment d’échec de celui qui se retrouve en attente de partout. Ce sont des émotions qui participent à la construction de soi, à la façon dont les jeunes se perçoivent, se valorisent ou se dévalorisent.
Et le mérite dans tout ça ? Parcoursup est-il un système juste, égalitaire ?
La question du mérite est au cœur de tout. Parcoursup se présente, et ses défenseurs l’ont souvent dit, comme un système qui met fin au hasard, qui rétablit l’équité, qui permet enfin de valoriser le travail et les projets des élèves. L’intention est sans doute là, mais ce que montre l’enquête, c’est que le mérite n’est jamais un point de départ neutre. Il est toujours déjà façonné par des conditions inégales : par le lycée qu’on a fréquenté, par les parents qui ont aidé à rédiger la lettre de motivation ou à choisir les spécialités de bac, par la capacité à se projeter dans l’avenir, à « se vendre », à comprendre les codes de la procédure.
Ce que Parcoursup consacre, en réalité, c’est moins le mérite au sens strict que la maîtrise du jeu. Les lycéens les mieux dotés sont aussi ceux qui savent comment se présenter, comment valoriser leur dossier, comment décoder les attentes des commissions. Les autres font de leur mieux, mais souvent sans les mêmes outils. Et en individualisant les résultats, Parcoursup contribue à rendre cette inégalité invisible : si tu n’as pas été pris, c’est que ta stratégie n’était pas bonne, ton dossier insuffisant, ton projet pas assez clair. L’échec se personnalise, alors même qu’il est en partie structurel.
Maintenant, est-ce que c’est juste ? Égalitaire ? Non. Mais pas non plus une injustice brute et cynique, et c’est peut-être plus difficile à combattre.
Parcoursup classe. Est-ce l’aboutissement logique d’un système éducatif qui classe depuis toujours ?
Oui, mais ça s’intensifie et se formalise. L’école française trie par les filières, les options, les mentions, les grandes et les petites classes : toute la scolarité est traversée par une hiérarchie tacite. Ce que Parcoursup fait, c’est rendre ce tri explicite, chiffré, à un moment particulièrement sensible de la vie des jeunes.
Ce qui est nouveau aussi, c’est l’architecture du dispositif lui-même. Avec Parcoursup, des enseignants à l’université se retrouvent à classer des milliers de dossiers de lycéens, souvent avec peu de temps, peu de moyens, et beaucoup d’incertitude sur les critères à retenir. J’ai enquêté à l’intérieur de ces commissions, et ce que j’y ai vu est assez éloigné de la rigueur méritocratique affichée. Des lettres de motivation que personne ne lit vraiment, des « fiches avenir » dont personne ne sait trop quoi faire, des notes qui comptent mais dont la valeur varie d’un lycée à l’autre. Parcoursup classe, et dans des conditions qui ne sont pas aussi transparentes ni aussi objectives que la communication officielle le laisse entendre.
Comment mieux orienter et accompagner les élèves ?
La question de l’accompagnement est centrale, et mon livre montre à quel point il est inégalement distribué. Certains lycéens arrivent dans Parcoursup avec un projet clair, des parents qui connaissent le système, un lycée qui a organisé des ateliers de préparation. D’autres arrivent seuls, sans filet, dans une procédure qu’ils ne comprennent pas vraiment.
Ce qui me semble nécessaire, c’est d’abord de reconnaître que l’orientation ne se joue pas au dernier trimestre de terminale. Elle se prépare bien plus tôt, dès le choix des spécialités de première, et même bien avant. Ce qui implique un accompagnement beaucoup plus précoce, continu, et surtout davantage attentif aux élèves moins outillés pour compenser les lacunes du système.
Les conseillers d’orientation (les psychologues de l’Éducation nationale) sont souvent surchargés et insuffisamment nombreux. Les enseignants font ce qu’ils peuvent, mais ce n’est pas leur métier premier. Ce qu’il faudrait, c’est une prise en charge réelle et structurée de la question de l’orientation tout au long du lycée, avec des professionnels formés, disponibles, capables de travailler avec les familles les moins outillées.
Et puis il faudrait rendre la procédure plus lisible. L’opacité des critères de sélection des commissions génère une anxiété très forte, et elle est en grande partie évitable.
Il faut bien comprendre qu’aucune procédure ne sera jamais neutre. Le système précédent, APB, avait ses propres défauts, et le tirage au sort qui s’y pratiquait était lui aussi profondément problématique, même s’il faut le dire clairement : le tirage au sort était extrêmement marginal. Ensuite parce que la question de l’orientation vers le supérieur est une vraie question de politique éducative, qui ne se résout pas simplement en changeant de plateforme.
Ce qui me semble plus important, c’est de travailler sur plusieurs niveaux à la fois. La transparence d’abord : les critères de classement des commissions doivent être rendus publics, compréhensibles, et véritablement harmonisés et audibles en aval. Aujourd’hui, il y a autant d’algorithmes que de commissions, et les candidats ne savent pas vraiment à quoi ils sont confrontés. Ensuite, l’équité dans l’accès à l’information et à l’accompagnement. Et enfin, une réflexion sérieuse sur ce que l’on veut que le supérieur soit : un espace de sélection des « meilleurs », ou un espace d’élévation pour le plus grand nombre ?
Parcoursup est un outil. La question est de décider collectivement de ce qu’on veut qu’il serve. Et pour l’instant, cette décision-là n’a pas vraiment été posée démocratiquement. C’est peut-être ça, le premier chantier.
Entretien réalisé par Djéhanne Gani
Alban Mizzi : Parcoursup, la grande épreuve. Le Bord de l’eau, juin 2026.
