Chacun surveille une récréation sur deux
Anne-Lise : Quand j’ai regardé ta vidéo, la première chose que je me suis dite, c’est : ils sont vraiment tous dehors ? Chez nous, ce serait impossible. On est vingt classes avec les dédoublées et ça fait plusieurs années que l’équipe a fait un autre choix. À chaque récréation, environ la moitié des collègues surveille pendant que l’autre moitié reste à l’intérieur. À la récréation suivante, on inverse. Au final, chacun surveille une récréation sur deux. Ce n’est pas un privilège c’est une décision collective qu’on a construite au fil du temps. Et franchement, je pense que c’est une des meilleures décisions qu’on ait prises.
C’est un temps de travail à part entière
Ce qui me frappe, c’est qu’on parle souvent de la récréation comme si c’était une pause pour les enseignants. Mais enfin, une surveillance de cour, ce n’est pas une pause ! Tu marches sans arrêt, tu observes, tu arbitres des conflits, tu réponds à un enfant qui s’est fait mal, tu accompagnes un autre aux toilettes, tu vas chercher un ballon qui a fini sur un toit, tu fais rentrer un élève qui saigne du nez, tu réponds à un parent qui t’interpelle à travers la grille parce qu’il a oublié de signaler un rendez-vous médical. Bon j’arrête tu vois ce que je veux dire. D’autant que pendant tout ce temps-là, tu continues à surveiller tout le reste. Je ne connais personne qui rentre d’une surveillance en disant : « Ça m’a reposé. »
Notre cour à nous est immense. Il y a plein d’espaces de jeux, un préau, un petit jardin pédagogique, deux blocs sanitaires et un escalier qui mène directement vers les classes du premier étage. Même à huit ou neuf collègues, il faut rester attentif en permanence. Donc bien sûr c’est un temps de travail à part entière hein. C’est pour ça qu’on a estimé qu’il fallait aussi prévoir des moments où l’on puisse récupérer.
Quand ce n’est pas mon tour de surveillance, je monte en salle des maîtres. Pour un café d’abord mais aussi je sens que mon cerveau ralentit un peu. Je crois qu’on sous-estime énormément la fatigue accumulée, surtout en début de carrière. On est dans une vigilance quasiment continue. Alors quinze minutes où personne ne m’appelle « Maîtresse ! » toutes les trente secondes, ce n’est pas du luxe, c’est une respiration.
Certaines animations pédagogiques nous apportent moins que ces échanges-là
Et puis cette respiration devient très vite un espace de travail collectif. Chez nous, on a deux salles des maîtres. Historiquement, les collègues de CP, CE1 et ULIS se retrouvent plutôt dans celle du bas et les CE2, CM1 et CM2 dans celle du haut. On a deux photocopieurs du coup et on peut en profiter aussi. Mais c’est pas une règle officielle, ça s’est installé naturellement. Résultat, on discute énormément de ce qui nous préoccupe au quotidien. Quelqu’un arrive avec une évaluation qu’il ne trouve pas satisfaisante, on parle d’un élève dyslexique, on raconte une situation compliquée avec une famille. Et même en dix minutes on peut échanger sur une idée, un outil, un document. Ca arrive avec mes collègues de CP de se prêter des albums, on compare des séances, on se montre une manipulation de mathématiques. Franchement, certaines animations pédagogiques nous apportent moins que ces échanges-là, lol.
Et puis y a pas que les discussions pédagogiques. C’est aussi là qu’on prépare discrètement tout ce qui ne rentre jamais dans les fiches de poste quoi. Tu verras sur la vidéo après on demande qui peut accompagner la sortie piscine parce qu’une AESH est absente. Ca a l’air bête mais c’est important, c’est aussi un travail de coordination qui n’aurait probablement jamais lieu si tout le monde était dispersé dans la cour. Et je suis persuadée que cette organisation contribue autant à la qualité de notre travail que les quinze minutes de récupération qu’elle nous offre.
Isabelle : Je comprends complètement ce que tu racontes. Et je vais même te dire que parfois, quand je vous entends fonctionner comme ça dans d’autres écoles, je me dis que ça doit être agréable. Bien sûr que j’aimerais parfois souffler quinze minutes. Surtout les jours de pluie, quand tu remontes trempée jusqu’aux genoux, que tu as passé la moitié de la récréation à séparer des élèves qui se chamaillaient parce qu’ils ne pouvaient pas jouer dehors normalement. Mais malgré tout, je reste persuadée qu’on a fait le bon choix chez nous en décidant que tout le monde descendrait à chaque récréation.
C’est un lieu où les élèves vivent énormément de choses
Déjà parce que notre école est compliquée à surveiller. Il y a des recoins derrière le bâtiment des maternelles, un local à vélos qui masque complètement une partie de la cour, deux escaliers qui débouchent à des endroits différents, un grand préau avec des piliers et, derrière les toilettes, un angle mort. Si tout le monde ne descendait pas, je suis convaincue qu’on passerait à côté de certaines situations tu vois ce que je veux dire. Mais surtout, la cour, ce n’est pas simplement un lieu où l’on évite les accidents. C’est un lieu où les élèves vivent énormément de choses. Je découvre souvent davantage un élève pendant vingt minutes de récréation que pendant une heure de mathématiques.
Et puis je crois même que notre collectif se construit aussi beaucoup dans ces moments-là. Toi, tu dis que vous échangez autour d’un café ben nous, on échange en marchant. Même si ce sont des échanges très courts ça construit quelque chose je pense. Tu vois, on parle davantage des élèves quand on les regarde ensemble. Quand on remonte en classe, on a tous vu les mêmes choses. Ça change énormément les discussions. Combien de fois un collègue m’a dit : « Ah, maintenant je comprends ce que tu voulais dire à propos de cet élève. » Parce qu’il l’avait vu dans la cour. Cette connaissance-là, elle nourrit ensuite notre travail collectif et même notre travail en classe. De toutes façons pour moi, la cour fait partie de la classe.
On construit du collectif autrement
On dit souvent que la récréation est une pause. Moi, je ne crois pas. Pour les élèves, peut-être. Pour nous, c’est un autre temps éducatif. Je pense même qu’on sous-estime énormément ce qui se joue dans la cour. Certains élèves qui sont en difficulté en classe deviennent des leaders dans les jeux et vice versa, on le sait. Et donc ça nous apprend énormément sur eux. Et on échange beaucoup sur ça dans la cour quand on la fait tous, on construit du collectif autrement. Tu parles beaucoup de la salle des maîtres. Moi, je trouve que la cour est aussi un lieu où les collègues travaillent ensemble. On apprend à se répartir spontanément, à se faire confiance. Ce n’est pas seulement de la surveillance, c’est aussi une coopération professionnelle.
Après, je comprends ce que tu dis sur la fatigue. Bien sûr qu’on termine certaines journées complètement lessivés. Mais je ne suis pas certaine que la bonne réponse soit de diminuer les surveillances. Je crois que si on commence à retirer les enseignants de la cour pour qu’ils récupèrent, on risque aussi de perdre une partie de ce qui fait notre métier.
Le mot du chercheur
Anne-Lise et Isabelle cherchent à faire du bon travail, à mieux connaître leurs élèves et à soutenir leurs collègues. Mais elles mobilisent des ressources organisationnelles différentes. Cette controverse rappelle que ces temps que des collègues chercheurs ont qualifiés d’interstitiels sont en réalité pleinement constitutifs du travail enseignant. Ils ne sont pas à côté du métier, ils participent à sa fabrication quotidienne. Comme l’ont montré les travaux d’Yves Clot, le collectif de travail ne se réduit pas à la juxtaposition de professionnels. Il se construit dans des règles élaborées ensemble, dans des arbitrages discutés, dans des manières de faire qui permettent tout à la fois d’assurer le travail prescrit et de préserver le pouvoir d’agir des professionnels. La question n’est donc pas de savoir quelle organisation est la meilleure, mais de comprendre comment chaque équipe construit, au regard de son histoire, de ses locaux, de ses effectifs et de ses préoccupations, des compromis qui lui permettent de tenir ensemble deux exigences sans cesse à concilier : prendre soin des élèves et des professionnel.es.
Frédéric Grimaud
