L’individu
Être un individu c’est appartenir à une espèce en tant qu’unité dans un ensemble. Parler d’un individu, c’est le reconnaître comme appartenant à l’espèce humaine sans le distinguer des autres hommes.
La notion d’individu est à différencier de celle de personne. Le mot « personne » d’origine étrusque, désignait un masque de théâtre. Le masque montre le personnage et dissimule l’intimité de la personne. Être une personne c’est présenter au public son rôle et son statut et masquer ce qui est de l’ordre du privé et de l’intime. La personne se doit de construire une dynamique d’ajustement entre ce qu’elle masque et ce qu’elle montre au sein de ses différents contextes de vie.
L’individualisme
L’individualisme fait primer l’individu sur toutes les formes d’appartenance et de collectivité. Ce terme est polysémique et équivoque. Au plan de la société, il caractérise le fait de faire prévaloir l’intérêt privé sur l’intérêt commun. Au plan individuel, il consiste à ne porter attention qu’à soi-même et à ses propres intérêts. L’égoïsme en est la traduction morale. Au plan psychique, il se traduit par l’égocentrisme et la célébration narcissique de soi-même. Dans la relation à autrui, il repose sur le refus ou le déni de l’altérité et de l’altération.
Pour l’individualiste, n’y a pas d’Autre, les autres ne sont que les outils et les moyens de ses intérêts et de la célébration du Moi. Cette célébration s’effectue au détriment d’autrui, du collectif, du vivre ensemble et du bien commun. L’individualisme s’oppose au civisme, à l’altruisme et à la régulation des intérêts. Il s’étend à l’entre-soi familial et communautaire, au corporatisme et, en matière d’intérêts économiques, au lobbyisme.
Le passage de l’individu à la personne
Chez l’être humain, la conversion de l’individu en personne s’opère dans le passage de l’hominisation à l’humanisation. L’individu naît hominisé et devient une « personne humaine » en s’inscrivant comme « être de culture ». C’est par l’accès au langage, au sens et aux valeurs, que l’humain, d’être de nature gouverné par des instincts et des besoins, se transforme en être de culture. Or cet accès ne peut se faire que par et en interaction avec autrui.
Chaque « personne » est à la fois participante et « co-autrice » des ensembles sociaux dans lesquels elle évolue. En même temps, elle se construit dans les collectifs que sont la famille, la profession, la religion, le territoire, la société dont elle est partie constituante. La personne humaine ne devient elle-même, singulière et unique, que dans et par ses relations aux autres, dans les différentes formes de l’agir et du vivre ensemble. Les individus qui prétendent « s’être faits eux-mêmes » ne témoignent que de leur aveuglement égotique.
L’individualisme des systèmes
L’individualisme ne naît pas du seul fait des individus car les individus vivent dans des systèmes et au moyen de collectifs et d’organisations. Pour qu’un système, un collectif, une institution, ne propage pas l’individualisme, il faudrait qu’ils soient au service du bien commun en même temps que dans l’arbitrage du respect de la place, des droits et des devoirs de chacun. Or, dans les institutions et les services, le pouvoir décisionnaire est détenu par les gestionnaires pour qui, l’individu est une unité comptable pouvant être géré comme un chiffre dans un ensemble, quelle que soit la finalité de l’institution.
À ce titre, l’Éducation Nationale en tant qu’institution peut être qualifiée d’organisation individualiste. Un dispositif à gestion verticale, centralisée, opérant par décrets et protocoles, qui ne s’adresse pas à des « personnes » apportant leur potentiel singulier à la construction d’un « bien commun » mais à des « individus » utilisés et mis en concurrence.
L’individualisme des apprentissages
Il y a peu d’endroits où dans son parcours scolaire, un élève peut faire l’expérience qu’il apprend, qu’il grandit en humanité, qu’il devient lui-même, par, avec les autres et ensemble. Apprendre « à côté » ou « côte à côte », n’est pas apprendre ensemble. Apprendre du maître ou de l’enseignant n’est ni un échange réciproque de savoirs ni une élaboration partagée de connaissances. Dans le parcours scolaire, le temps octroyé aux sollicitations et aux acquisitions individuelles est considérable. En comparaison, le temps dédié à la réflexion, à la création, à la confrontation collective, aux difficultés de l’agir ensemble en vue de la construction d’un bien commun, paraît bien mince.
Le contrôle des connaissances au moyen de la note peut servir d’analyseur pour appréhender l’emprise de l’individualisme dans les dispositifs pédagogiques. La notation, en n’étant qu’individuelle, engendre une compétition, voire une rivalité entre les élèves. Or, elle pourrait, en partie, être compensée par une note de travaux collectifs ou par équipe, ce qui aurait le bénéfice, au-delà de l’apprentissage de l’agir ensemble, d’ouvrir les élèves aux richesses de l’intelligence collective. Dans cette perspective, les élèves pourraient être initiés à l’autoévaluation et aux évaluations formatives réciproques… Cela différencierait l’évaluation d’un contrôle des connaissances.
Réfléchir et agir ensemble
Réfléchir, chercher, créer, se confronter à une difficulté et agir ensemble, c’est se livrer à un travail d’élaboration personnelle de chacun, en interaction avec autrui, au sein d’un collectif. C’est un apprentissage intellectuel en même temps que relationnel, au moyen du débat, à propos de ce qui a été collectivement vécu, éprouvé et diversement compris. Réfléchir ensemble, c’est accumuler une pluralité de perspectives, recenser la diversité des approches potentielles avant d’en hiérarchiser les degrés de pertinence. C’est élaborer une constellation d’aspects et de liens possibles à prendre en compte. C’est créer un espace de stimulation de la pensée de chaque participant, tant sur les points d’accord que de désaccord. C’est construire un dispositif de partage des connaissances, d’échange des points de vue, des perspectives et des priorités. C’est organiser un dérangement des formes habituelles et paradigmatiques de la pensée de chacun. Cela demande du temps mais la formation des citoyens et l’avenir des démocraties est à ce prix…
Faire expérimenter l’intelligence collective
L’intelligence collective résulte de la confrontation, de l’assemblage et de l’ajustement des capacités, de chaque personne au sein d’un collectif. Elle réside dans la pluralité des modes d’appréhension, de compréhension de d’appropriation, échangés, partagés, réfléchis et élaborés dans l’agir et le vécu commun. L’intelligence collective n’est pas la somme des intelligences personnelles. Elle est le produit de la dynamique des « réflexions », et d’échanges au sein du collectif.
A partir du passage : « À ce titre, l’Éducation Nationale en tant qu’institution peut être qualifiée d’organisation individualiste. Un dispositif à gestion verticale, centralisée, opérant par décrets et protocoles, qui ne s’adresse pas à des « personnes » apportant leur potentiel singulier à la construction d’un « bien commun » mais à des « individus » utilisés et mis en concurrence. »
Quelles perspectives, mais aussi quelles notes d’espoir, peut-on imaginer derrière ce constat glaçant ?
Si tu prends une classe, un professeur, un groupe d’élèves, il y a une infinité de possibles qui s’ouvrent à eux, à condition qu’ils soient préparés à choisir ce qui est possible. Prendre conscience de la pluralité des possibles, c’est le contraire de la désespérance. Mais, cela suppose qu’un enseignant s’autorise à investir les possibilités qui se présentent à lui.
Prenons un exemple : personne n’a interdit de faire des travaux collectifs ou d’attribuer une note collective. Il suffit simplement d’oser cette note en la mettant à tout le monde, mais on peut aussi singulariser par une appréciation personnalisée. C’est ce que j’ai pratiqué constamment dans la formation des éducateurs.
Les multiples possibles, c’est la célébration de la diversité des orientations à partir des points de vue singuliers, à condition qu’on ne les annule pas et qu’on n’en fasse pas la seule référence.
On ne peut pas prendre la notion de système individualiste uniquement au niveau de l’Éducation Nationale, qui est « le mammouth ». Les systèmes individualisants existent au niveau, par exemple, de ce qui est possible dans une salle des profs. Quand les profs font un travail collectif face à une problématique, ils s’emparent de la diversité des possibles, des modes de pensée et d’appréciation à leur disposition, ce qui leur ouvre une infinité de perspectives. Alors que la soumission à ce qui est décrété, par les individus « ministres changeants » de l’Éducation Nationale qui sont des politiques n’ayant aucune capacité à dire quoi que ce soit sur l’éducation et sur l’enseignement, court-circuite toute approche collective. Ce n’est donc pas seulement au niveau des structures qu’il faut penser les enfermements dans ce qui produit l’individualisme.
On retrouve ici la question de l’autorisation : se positionner en tant qu’auteur nécessite qu’un enseignant arrête d’avoir peur de ne pas réussir. Un enseignant n’est pas là pour réussir. Quand on parle de « réussir », on parle d’individualisme. Alors qu’un enseignant, c’est le révélateur, comme on en parlait dans la photographie argentique : il révèle les possibles. Il est là pour réveiller et révéler ce que chacun des élèves peut devenir quand l’articulation des apports de chacun constitue le Nous du grandir ensemble.
Si déjà un enseignant se dit : « Mais au fond, ma place à moi sur Terre en tant qu’enseignant est d’ouvrir des possibilités à des enfants qui ont 8 ans, 12 ans ou 16 ans, il va découvrir qu’il mobilise au quotidien une infinité de potentiels. Après, pour aider les enfants à grandir ensemble, il saura comment remplir les cases des protocoles imposés.
Propos de Jacques Marpeau, Docteur en sciences de l’éducation, recueillis par Daniel Gostain, enseignant spécialisé, membre de la FNAREN.
