Une capacité au centre des interactions humaines
On néglige souvent le passage important pour un enfant qu’est la « formulation », c’est-à-dire la capacité à intégrer les codes de la langue pour se faire comprendre quand on s’exprime. Mais se faire comprendre des autres n’est pas comprendre les autres. En observant les petits, on remarque que c’est cette capacité à comprendre qui est au centre des interactions humaines.
L’environnement quotidien de l’enfant et de l’adulte les confronte de plus en plus à des messages nombreux, de formes variées, qu’il va falloir « comprendre », c’est-à-dire décoder pour en mesurer l’intérêt potentiel et son utilisabilité. Le numérique apporte depuis bientôt soixante ans une transformation importante de cet environnement de vie et vient rendre plus criante ce besoin de comprendre.
Comprendre, une difficulté tout au long de la vie ?
La multiplication des sollicitations informationnelles, textes, mais aussi audio, vidéo, et les nouveaux modes relationnels et interactionnels liés aux réseaux sociaux numériques mettent l’enfant, l’adulte devant un « paysage » qu’il doit tenter de décrypter, c’est-à-dire de lire mais aussi de comprendre et plus encore de déconstruire. L’arrivée de l’Intelligence Artificielle dans l’espace numérique a ajouté une composante à ce paysage : la machine pourrait aider à comprendre ou à en donner le sentiment.
Les enseignants sont les premiers à constater les difficultés que les jeunes ont à « comprendre » ce qu’ils leur proposent dans le travail scolaire. Des petites classes à l’enseignement supérieur, comprendre semble être un obstacle essentiel au fonctionnement pertinent, cognitif et intellectuel. Plus largement, la société de l’information et de la communication est envahie de « bruits de toutes natures » et de « toutes intentions », manipulation et influence comprises. C’est donc la possibilité de comprendre qui est mise à mal, au détriment d’une incitation à la «consommation ».
S’approprier n’est pas vraiment comprendre ?
L’appropriation est une notion qui est diversement définie (ambigüe et polysémique). On peut toutefois utiliser cette définition du CNTRL : « Acte de l’esprit qui s’approprie, qui fait siennes les connaissances qu’il acquiert« . Le processus d’appropriation est lui aussi diversifié et dépend aussi bien de l’humain que de l’objet de l’appropriation et son contexte. On peut s’approprier quelque chose sans pour autant avoir pleinement conscience de cette appropriation. Ainsi en est-il de l’IAG et plus généralement du numérique. Est-ce pour autant qu’il y a compréhension ?
L’appropriation se traduit par l’usage ou l’utilisation, tandis que comprendre se traduit par la possibilité de « réutilisation consciente et critique ». Utiliser l’IAG n’est pas comprendre ! Comprendre l’IAG suppose donc d’en faire une analyse globale, c’est-à-dire d’en approcher la complexité, d’en avoir une approche systémique.
L’IA affaiblirait la capacité de compréhension
Plusieurs écrits, livres, articles, soulèvent le risque d’affaiblissement cognitif lié à l’utilisation de l’Intelligence Artificielle Générative. La facilitation d’activités humaines par des moyens techniques est assurément source de modifications qu’elles soient physiques, cognitives, sociales, etc. Nombre d’invention techniques ont amené à des transformations dans la vie quotidienne, personnelle et professionnelle.
L’utilisation, l’appropriation de l’IAG peuvent-elles amener à renoncer à certaines opérations mentales, que ce soit en remplacement ou en augmentation de l’agir humain ? Il est aisé d’observer les comportements humains dès lors qu’un instrument modifie non seulement l’activité elle-même mais aussi la manière de la piloter et de mettre en œuvre des processus cognitifs.
L’exemple le plus évident est celui de l’orientation par GPS ou par carte papier. L’utilisation de plus en plus massive des GPS transforme la manière d’envisager l’espace, les cheminements, les temps, les directions à prendre etc. Comme le disait jadis Bruno Latour, c’est lorsque la technique est absente ou en panne qu’elle révèle l’importance qu’elle a dans notre vie et les transformations qu’elle a induit. L’IA qu’elle soit générative ou non n’échappera pas à ces évolutions. Dès lors comment les prendre en compte et éviter les dérives.
Un cadre pour construire et développer la compréhension à l’ère de l’IA
Comprendre ce que l’IA peut apporter ou modifier suppose d’en connaître et comprendre les fonctionnements. Or l’absence de transparence et d’explicabilité des algorithmes et bases de données d’entrainement laisse cela principalement à des spécialistes. Cependant les grands principes restent accessibles surtout si l’on analyse les utilisations qui sont faites. En premier lieu, concernant l’IA générative, l’un des éléments clés est de situer le contexte de ce que l’on demande à l’IA. Celle-ci l’ignore, son seul contexte étant la base de données d’entraînement. Si l’on se suffit de solliciter l’IA sans préciser le cadre, alors les retours et réponses peuvent être éloignés du besoin. Mais comme ils apparaissent vraisemblables, on peut être enclin à les utiliser tels quels, à croire qu’ils sont valables.
Comprendre suppose donc la capacité à interroger ce qui nous entoure, le contexte et les faits. C’est ce que l’on peut appeler le « doute raisonnable » (et non pas systématique) amenant à construire un raisonnement restreignant le doute. Pour limiter le doute, encore faut-il savoir choisir ! Choisir c’est donc identifier, caractériser, comparer et décider. Ce qui fait craindre les usages de l’IA, c’est que la capacité d’analyse statistique des données qu’elle utilise est bien plus large que celle d’un humain. Mais ce qui caractérise l’humain c’est justement d’être capable de faire des choix sans pour autant faire appel à l’analyse statistique.
Comprendre est donc une tâche complexe, propre à chacun et ça se travaille. Trop souvent on s’arrête à la perception de premier niveau, décodage, sens superficiel etc. Cela suffit très souvent dans le quotidien. Mais dès lors qu’une tâche un tant soit peu difficile est proposée, on s’aperçoit que jeunes comme adultes, chacun de nous, nous pouvons « renoncer » et accepter ce que la situation semble signifier, mais sans vraiment accéder à la compréhension. C’est là que le piège de l’IA se referme sur l’utilisateur non conscient, pris par l’urgence du moment et par la satisfaction d’une réponse plausible.
Les agents IA, un autre piège pour la compréhension.
On peut comparer l’arrivée des agents IA à la mise en place de l’automatisation mécanique ou électrique. Dès lors qu’un automatisme fonctionne, il épargne à l’utilisateur un ensemble de tâches, principalement simples. Les agents IA automatisent des activités qui nécessitent la mobilisation d’habiletés cognitives. L’expert-comptable face à des milliers de documents, le juriste face aux jurisprudences, le chercheur face à des enquêtes, chacun peut voir arriver ces agents. L’exemple de la transcription automatique voix/texte, suivie du traitement statistique des enregistrements utilisés en enquête et transcrits, remplace un travail laborieux et coûteux en temps. Pour l’avoir fait « à la main » jadis dans un travail universitaire et pour le faire aujourd’hui avec l’IA, on peut très facilement se rendre compte de la puissance et du risque des agents. Imaginons ici un conseil de classe automatisé par l’IA et ses agents !!!
En rappel : des repères scientifiques sur la compréhension (de l’écrit en particulier)
Rappelons ici quelques éléments clés pour préciser ce dont on parle. Maryse Bianco écrit : « Les mécanismes de la compréhension émergent très tôt mais leur acquisition est un processus au long cours qui se poursuit jusqu’à l’adolescence et parfois même jusqu’à l’âge adulte. » (M. Bianco, Du langage oral à la compréhension de l’écrit, PUG, 2016). Cette première approche permet de poser la question non pas seulement aux enfants, aux jeunes, mais à l’ensemble des humains.
Lorsque l’on analyse la question de la compréhension, un premier élément clef est la notion de « contexte » (cf. Claude Bastien, Les connaissances de l’enfant à l’adulte, Paris, Armand Colin, 1997). Impossible de parler et de préciser en soi le « comprendre ». Pour comprendre il faut pouvoir situer ce que l’on essaie de comprendre.
Un deuxième élément, plus polémique, est lié à la taxonomie de Bloom dont la deuxième étape est appelée « compréhension ». Elle s’articulerait autour des capacités à transposer (sens), interpréter (pertinence) et extrapoler (conséquences). Une lecture globale de cette taxonomie amène à penser que la compréhension est l’ensemble des capacités cognitives qu’elle présente. De son côté, le philosophe Hans Gadamer associe compréhension et interprétation (herméneutique) comme les deux faces pouvant s’opposer d’une même activité cognitive. Pour M. Bianco, il s’agirait d’accéder à la construction mentale d’un « modèle de situation« . Sans aller plus loin dans l’analyse, constatons que la compréhension est une activité complexe mais qu’elle est essentielle pour chaque humain qui fait face aux situations quotidiennes tout au long de sa vie.
Bruno Devauchelle
