La « littérature ado » est peu connue des enseignant·es de lettres : quelles vous en semblent les principales caractéristiques ?
On serait d’abord tentés de définir la littérature ado vis-à-vis de l’âge. Celui des personnages, bien sûr, qui sont pour la plupart des cas en train de traverser l’adolescence, mais il existe nombre d’exceptions. Celui des destinataires de ces ouvrages, aussi, qui sont visés à partir de 12-13 ans (au collège), mais l’on sait bien que la maturité et le niveau des lectures varie énormément en fonction des individus.
On pourrait aussi la définir à travers ses principaux schémas narratifs : la quête initiatique – métaphorique ou intérieure – qui prend forme dans la plupart de ces romans ; les romans « miroirs » dans lesquels les ados se reconnaissent et apprennent sur elleux-mêmes ; etc. Mais ce serait la réduire à quelques structures et cela ne dit pas sa richesse.
On préfère résumer tout cela en un mot : l’intensité. Le titre de notre livre est un hommage à l’incontournable Qui es-tu Alaska ? de John Green, dans lequel son personnage principal, Miles, cite les derniers mots du poète Rabelais et dit à ses parents « moi, je ne veux pas attendre d’être mort pour partir en quête d’un grand peut-être ». Il y a tout, dans ces mots : la quête de soi, qui passe par nombre de questionnements ; les doutes et les interrogations, justement, comme autant de peut-être qui nous traversent à cet âge. Et l’intensité, bien sûr, avec ce « grand » qui rappelle combien, à l’adolescence, la moindre émotion est décuplée. À l’âge des grandes premières et dernières fois, au moment où l’enfance s’éclipse dans les larmes pour ouvrir l’horizon de l’âge adulte, tout devient une histoire qui mérite d’être vécue et racontée.
La « littérature ado » est globalement invisibilisée, méprisée, stigmatisée par le monde adulte, donc peu présente à l’Ecole : comment expliquez-vous cette marginalisation ?
En France, contrairement peut-être à d’autres pays, le temps de la légitimation d’un objet culturel est long. La dernière étude du CNL sur les jeunes et la lecture le montre de manière étonnante : la moitié des 12-19 ans ne savent pas qu’il existe des auteurs vivants. Il faut dire qu’en dehors des lectures cursives, les auteurs et autrices contemporaines peuplent si peu les manuels de français que l’on est en droit de s’interroger sur la vision que l’Éducation nationale donne à voir de la littérature française.
Or la littérature jeunesse, a fortiori ado, est elle-même très jeune. Les premières collections – qui étaient essentiellement des rééditions de classiques ou de textes destinés aux adultes – apparaissent dans les années 80 et la littérature ado contemporaine telle qu’on la connaît aujourd’hui émerge – et explose – après le succès planétaire de Harry Potter au début des années 2000. C’est trop tôt pour que les instances académiques aient bien voulu faire de certains textes de littérature jeunesse (qui ont pourtant déjà traversé les générations, pour certains !) des classiques à étudier à l’école.
Il faut ajouter à cela un vrai manque de formation pour faire connaître cette littérature aux plus réticent·es, une absence de moyens pour aider le corps professoral à étudier ces textes et à en extraire un matériel pédagogique et, par-dessus l’ensemble, un « infantisme » ambiant. Ce concept désigne la discrimination dont sont victimes les enfants dans notre société : leur parole est décrédibilisée, leur libre-arbitre contrôlé par les adultes, leurs objets culturels méprisés.
Nous ne réfutons pas le déclin de la lecture chez les jeunes. C’est un fait, et nous observons aussi en classe une augmentation assez effrayante d’un illettrisme bien implanté chez certains ados. Néanmoins, nous réfutons le discours alarmiste autour de ce sujet et la focale perpétuelle mise sur les jeunes dans ce débat-là. La baisse de la lecture est un sujet de société global, mais dans la dernière étude des français et la lecture (2025) on pourrait s’alarmer de la baisse des lecteurs et lectrices chez les 35-64 ans avant celle des ados. Les jeunes ont conscience du poids qu’ils portent actuellement quant à ces sujets-là : c’est lourd ! Comment veut-on qu’ils et elles y trouvent du plaisir ?
Par ailleurs, nous soufflons et levons régulièrement les yeux au ciel quand, dans les restitutions d’études du CNL ou dans les médias, nous entendons toujours que la cause principale de cette baisse-là est liée aux écrans. (Et qu’il faudrait donc leur interdire… !) C’est vrai que les écrans participent à une fragmentation de nos pratiques culturelles – et de notre temps lui-même ! On se concentre moins facilement en tant qu’adulte, alors quand on grandit avec, on peut imaginer l’effet que cela a sur notre construction… Mais sur les écrans, les jeunes lisent aussi ! Et on ne parle pas de messages Whatsapp ou de notifications TikTok. Mais bien d’histoires, de littérature !
Des plateformes de BD en lignes comme Webtoon sont très fréquentées par les jeunes lecteurs et lectrices, surtout depuis le confinement, Wattpad encore plus, comme l’étaient à notre époque les forums de fanfictions. La littérature publiée sur ces sites-là est peut-être moins filtrée, mais elle existe. Et quand les lectrices (principalement des filles) traînent sur Wattpad, c’est plusieurs histoires voire plusieurs dizaines qu’elles suivent toutes les semaines ou tous les mois. Comment peut-on construire des lecteurs et lectrices si on ne les légitime pas dans ces pratiques ? Comment peuvent-ils et elles se dire lecteurs et lectrices si on ne leur dit pas que ces histoires-là sont aussi de la lecture ? Ils et elles n’iront jamais vers la littérature qu’on leur propose à l’école ou ailleurs si on ne leur fait pas confiance.
Selon nous, il faudrait une politique publique de la lecture qui inclut ces pratiques-là, s’en sert comme leviers (comme des influenceureuses et des réseaux sociaux) ! Mais aussi plus globalement une politique joyeuse, qui valorise leurs lectures, leurs pratiques et leur donne envie de continuer à lire plutôt que de leur mettre une pression constante.
Des professeur·es documentalistes se refusent parfois à accueillir la « dark romance » dans leurs CDI : que leur diriez-vous ?
On leur dirait qu’elles connaissent mieux que nous leurs CDI et qu’elles ont bien raison de se faire confiance ! 😉 Plus sérieusement, la dark romance est un genre littéraire écrit par et pour des adultes à la base, et le lectorat jeune aujourd’hui est un lectorat devenu très important mais qui reste (en théorie) secondaire. La dark romance n’a donc pas forcément sa place en CDI (notamment au collège). Néanmoins, ce lectorat existe, et se voiler la face ne servirait à rien. La question est donc en effet : qu’en faire ? Ne devrait-on pas leur proposer leurs lectures, ce qu’elles aiment, comme on peut proposer parfois du Stephen King, du polar ou du thriller pour répondre à leurs attentes de « gore » ?
Pour en revenir à notre première réponse, c’est les profs-docs elleux-mêmes qui savent si c’est possible de leur proposer. Mais pour nous il faudra faire attention à pouvoir savoir qui emprunte, éventuellement pour ouvrir le dialogue… et se préparer à affronter l’extérieur et les parents, qui pourraient bien s’en mêler. Parmi les conseils que l’on peut donner plutôt que de le proposer à lire, c’est de créer un club de lecture (dark) romance où les lectrices emmènent leurs propres livres. Cela permet de leur créer un espace de discussion, de valider leur littérature, mais aussi de les accompagner, sans se porter garant de ce qu’on propose aux élèves. Et pas besoin d’arriver avec de gros sabots pour dire ce qui est « mal » dans les représentations de la dark romance : elles s’en chargeront le plus souvent elles-mêmes.
Pourquoi vous semblerait-il pertinent d’intégrer et de considérer davantage la « littérature ado » à l’Ecole ?
Tous les profs que nous rencontrons nous le témoignent : il est de plus en plus difficile d’intéresser de jeunes élèves à la littérature et de les faire lire de manière autonome. Seulement, leurs pratiques de lecture sont tellement méprisées et les ouvrages qu’on leur met entre les mains sont tellement loin de leurs préoccupations, de leurs problématiques et de leurs goûts qu’on ne leur donne qu’une vision académique et vieillissante de la lecture.
Montrons-leur combien un livre peut être immersif, combien une histoire peut nous emporter, combien les mots peuvent nous faire rire, pleurer et brûler. Faisons-leur comprendre que des personnages peuvent profondément nous toucher, des phrases nous ébranler, une idée nous obséder. Croyons en leur intelligence pour leur mettre entre les mains des livres qui leur donneront envie d’en lire des dizaines d’autres.
Et ayons confiance en leur parole. Plutôt que de sans cesse leur rabâcher combien il faut lire, demandons-leur de nous parler de ce qu’ils et elles aiment, ouvrons un vrai débat littéraire, et laissons-leur tirer de lectures moins académiques mais bel et bien vivantes des analyses que leur auront glissé leurs personnages préférés.
Les nouveaux programmes de français pour le collège (cycle 4), parus en mars, invitent précisément à « lire au moins trois œuvres en lecture cursive (qui peuvent relever de la littérature de jeunesse contemporaine) » et les « exemples de mise en œuvre » parus émettent des suggestions précises de titres : quel regard portez-vous sur cette évolution et ces choix ?
Nous nous réjouissons de voir des titres contemporains peupler ce programme. Malika Ferdjoukh, Timothée de Fombelle, Marie-Aude Murail, Flore Vesco, Clémentine Beauvais… Ces auteurs et autrices font, encore aujourd’hui, la littérature ado, et c’est véritablement ce vers quoi doivent tendre, selon nous, les programmes du collège mais aussi du lycée.
Seulement, il convient aussi de souligner que ces œuvres figurent encore et toujours dans les lectures cursives. Aussi ces lectures seront-elles soumises au choix des enseignants ou des élèves, pour en faire des prolongements. Se refuse-t-on donc à entrer dans l’analyse de ces textes ? Leurs auteurs et autrices ne sont-ils et elles pas assez littéraires pour qu’on veuille bien en décrypter le travail ?
Nous poussons véritablement l’Éducation nationale à faire entrer la littérature ado au programme des œuvres intégrales, pour intriguer les profs qui ne la connaissent pas, ou peu, et avoir enfin les moyens de produire du matériel pédagogique fouillé sur chacune de ces œuvres.
Pour élargir notre culture, pourriez-vous donner aux incultes que nous sommes 3-4 idées d’ouvrages méconnus, qui vous semblent particulièrement importants, recommandables au collège ou au lycée, représentatifs de cette « littérature vibrionnante, souple, alerte, en perpétuelle métamorphose » pour reprendre les mots de Sophie Van der Linden ?
Nous ne saurons que trop recommander deux auteurs déjà très connus mais véritablement indispensables à nos yeux.
Clémentine Beauvais, d’abord, qui est l’autrice d’une œuvre riche, drôle, exigeante et immensément référencées. Songe à la douceur, par exemple, est un roman en vers qui réécrit Eugène Onéguine dans une double temporalité et mêle à son texte des lettres, des échanges de SMS et des dialogues enlevés. N’a-t-on pas là une multitude de portes vers le programme de français ?
Timothée de Fombelle, ensuite, qui tisse des contes et des récits enchâssés à ses romans historiques (en une dizaine de romans, il a traversé toute l’Histoire de l’esclavage et dressé un panorama de l’entre-deux-guerres dans l’ensemble de l’Europe).
Mais s’il nous faut en citer de moins connus, nous vous conseillons les romans d’Aylin Manço, qui fait preuve d’une grande économie de mots pour nous plonger avec beaucoup de sensorialité dans des registres littéraires très variés (allant du fantastique au post-apocalyptique en passant par une certaine forme d’horreur) ou encore ceux de Marie Pavlenko, qui écrit aussi bien pour les ados que pour les adultes, des romans comme des poèmes, sur l’écologie, la maternité ou encore la révolution.
Je me permets enfin de vous poser à mon tour la question que vous posez à Clémentine Beauvais et que beaucoup de parents se posent : « Comment faire lire mon ado ? »
Pour nous, tout se résume en deux mots : écoutez-les.
Faites-leur confiance, d’abord : ils et elles lisent parfois bien plus qu’on ne veut le croire. Acceptez que leurs livres audios, leurs webtoons, leurs mangas, leurs téléphones et applications Wattpad, leurs magazines, leurs posts sur les réseaux sociaux… sont aussi une forme de lecture.
Ne les punissez pas d’écrans pour les faire lire à la place. Comment leur faire voir la littérature comme une activité joyeuse et stimulante si on l’associe à la privation et l’obligation ?
Ouvrez le dialogue pour leur recommander des livres, oui, mais aussi lire les leurs. Leur demander pourquoi. Leur répondre ce que, vous aussi, vous avez pensé de leurs conseils.
Et s’ils et elles ne lisent pas, parlez-leur de leurs passions. Essayez de comprendre ce qui les anime, mais pas comme un parent qui cherche à analyser ce que chaque activité leur apporte et les dangers que certains objets pourraient avoir sur leur perception du monde. Prenez-les au sérieux comme un·e ami·e qui vous parle du dernier Goncourt.
Cela ne les fera pas lire de manière magique. Mais cela aura ouvert une fenêtre. Pour vous, celle d’une meilleure compréhension de leurs goûts. Pour elles et eux, la sensation que leur parole est légitime… Cela les poussera, aussi, en échange, à vous écouter, quand vous leur recommandez un roman !
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Tom et Nathan Lévêque, En quête d’un grand peut-être Tome 2 : A-t-on encore besoin de la littérature ado ? Editions du grand peut-être, ISBN 2957328720
Crédit photo : © Lydianalogue – Lydiane Sainton
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