Renouveler les spectacles scolaires qui se jouent régulièrement en fin d’année, c’est possible ? Exemple en est donné par Nathalie Payen et ses latinistes du lycée Paul Duez à Cambrai. Leur projet Femmes en éclats relève de beaux défis : « faire entendre aujourd’hui des textes écrits il y a plus de deux mille ans », « permettre aux élèves non seulement de les comprendre, mais de les ressentir, de les faire vivre et de se les approprier ». Autour de figures féminines antiques, les élèves mènent un travail collaboratif de recherche, de lecture, d’interprétation, de création, qu’un spectacle chrorégraphié vient partager et couronner. « Les élèves, explique l’enseignante, ne se contentent plus de lire : ils font parler les textes, les habitent et les réinventent. Ainsi, le monde antique ne leur apparaît plus comme un héritage lointain, mais comme une matière vivante, profondément liée à leur propre expérience, qu’ils peuvent comprendre, questionner et faire résonner dans le présent. »
Qu’est-ce que le projet « Femmes en éclats » ?
Dans le cadre du Printemps des poètes, au conservatoire à rayonnement régional de Douai, les latinistes du lycée Paul Duez ont présenté une lecture-spectacle musicale et chorégraphique consacrée aux figures féminines de la poésie latine. Ce projet, mené sur quelques semaines, a été conçu comme un défi collectif : faire entendre des textes antiques en latin à travers une création artistique mêlant voix, musique, danse, langue des signes et images.
Il s’inscrit dans les programmes tout en faisant dialoguer Antiquité et monde contemporain autour de la place des femmes. Il s’agit de donner du sens à la lecture des textes antiques aujourd’hui, en en faisant une expérience active, créative et incarnée. Le choix de la figure féminine constitue un axe de lecture central : donner voix à des figures souvent contraintes, marginalisées ou instrumentalisées dans les récits antiques, et interroger, à travers elles, les tensions entre destin, création, amour et révolte.
Quels sont les objectifs pédagogiques d’un tel travail ?
Le projet vise d’abord à former de véritables lecteurs de textes latins. Les élèves lisent, comprennent, traduisent, interprètent et incarnent les textes. Le latin n’est plus seulement une langue à traduire : il devient une langue à entendre, à dire, à ressentir et à partager.
Cette démarche favorise une réconciliation avec la lecture. Les élèves entrent dans les textes par des voies sensibles et variées – voix, corps, musique, image, langue des signes – ce qui leur permet de construire une relation personnelle aux œuvres et de comprendre que ces textes anciens peuvent faire sens pour eux aujourd’hui.
Le projet permet également de travailler de manière approfondie les compétences propres aux langues anciennes : acquisition et réinvestissement du vocabulaire, consolidation des connaissances grammaticales, compréhension fine des textes, mais aussi approche littéraire et civilisationnelle. Langue, littérature et civilisation ne sont pas dissociées : elles participent ensemble à la construction du sens.
Le projet s’inscrit pleinement dans les objets d’étude des différents niveaux, en option comme en spécialité : en seconde, « L’homme et le destin », notamment à travers Didon, l’exil, l’hospitalité et le poids du destin héroïque ; en première option, « Masculin / féminin », à travers les figures de Pygmalion, Galathée, Lesbie ou encore les couples mythiques ; en première spécialité « Amour, amours », avec Catulle, Lesbie, Anacréon et la mise en relation avec Bob Dylan ; en terminale option, « Inventer, créer, fabriquer, produire », notamment avec Arachné, le tissage, la métamorphose et la création ; en terminale spécialité « L’homme, le monde, le destin », avec Médée de Sénèque, la tragédie, le chœur et la parole féminine.
Le projet suit ainsi une progression pédagogique précise : les élèves passent du statut de lecteur à celui d’interprète, puis de créateur. Ils ne se contentent plus de recevoir les textes : ils les questionnent, les mettent en voix, les transforment et les font résonner dans le présent.
Il s’inscrit enfin dans une démarche inclusive. Des élèves à besoins spécifiques ont pu trouver une place valorisante grâce à la diversité des formes d’expression proposées : voix, geste, musique, image, danse, langue des signes ou création sonore.
Quelles ont été les étapes et modalités du travail de préparation ?
Le projet s’est construit progressivement, avec une organisation rigoureuse et collective. Il a été mené par groupes, chaque groupe prenant en charge un tableau consacré à une figure féminine : Didon, Lesbie, Galathée, Arachné, Médée.
Le travail en groupes a favorisé l’autonomie, la coopération et la responsabilisation. Il a aussi permis un véritable travail inter-niveaux, créant des échanges entre élèves d’âges et de parcours différents (élèves de série générale et élèves de filières technologiques). Chacun a pu apporter ses compétences, son regard et ses propositions.
L’utilisation du numérique a été structurante. Les ressources de l’ENT (mur collaboratif, formulaire, pad), un mur collaboratif de type Padlet et des tableaux de répartition des tâches ont permis d’organiser et de suivre le projet. Ces outils ont servi à centraliser les textes, les traductions et les références artistiques ; mutualiser les idées de mise en scène ; organiser les rôles et les responsabilités ; répartir les tâches grâce à des tableaux de suivi ; garder une trace du travail en cours et de son évolution.
Cette organisation numérique n’a donc pas été un simple support pratique : elle a contribué à structurer la démarche, à rendre les élèves plus autonomes et à leur faire prendre conscience de la manière dont un projet artistique se construit, se documente et se partage.
Le travail a suivi plusieurs étapes : lecture, traduction et analyse des textes ; sélection des vers et mise en forme des passages choisis ; mise en voix en latin avec travail du rythme, de la respiration et de la musicalité ; expérimentations scéniques (voix, gestes, déplacements, occupation de l’espace) ; création sonore, corporelle et visuelle ; mise en commun des tableaux et construction collective de la prestation.
Le travail du chœur a été central, notamment dans le tableau consacré à Médée, avec la reprise collective : Medea nunc sum / Medea superest / femina superest. Cette scansion permettait de faire entendre la puissance dramatique du texte de Sénèque et la force d’une parole collective.
On imagine un intense travail créatif : comment s’est-il déployé ?
La phase de création a constitué le cœur du projet. Elle repose sur un croisement des arts – voix, musique, danse, images, langue des signes – et permet une appropriation sensible et incarnée des textes antiques. Chaque choix artistique part d’une lecture attentive du texte et devient une manière de l’interpréter. La création prend plusieurs dimensions : textuelle, sonore, corporelle et scénique, visuelle…
Les élèves ont d’abord travaillé la mise en forme des vers pour Didon, Lesbie et Galathée. Il s’agissait de sélectionner, organiser et articuler les passages afin de construire une parole scénique cohérente. En terminale spécialité, les élèves ont créé un slam à partir des vers d’Ovide sur Arachné. Pour Médée, le choix d’un chœur final autour de Medea nunc sum / Medea superest / femina superest a permis de structurer la tension tragique. Ce travail d’écriture et de réécriture a amené les élèves à devenir acteurs du texte : ils ont dû choisir, justifier, adapter, mettre en forme. La lecture devient alors une activité de construction du sens.
Un travail important a été aussi mené sur les bandes sonores. Celles-ci ont été réalisées à partir des textes eux-mêmes, ce qui a supposé une lecture particulièrement attentive. Les élèves se sont appuyés sur les images, les procédés stylistiques, les effets de répétition, les contrastes et la tonalité des passages étudiés pour construire une ambiance sonore cohérente. Pour Arachné, la bande sonore associait notamment le violon et des sons évoquant le tissage. Pour Médée, le travail sonore partait des mots, des images et de la tension dramatique du texte. Un élève a également assuré un accompagnement au piano en direct, renforçant la dimension vivante de la prestation. Le numérique a ici joué un rôle essentiel : il a permis le montage, l’expérimentation sonore et la construction d’ambiances. Les élèves ont ainsi traduit le texte en langage sonore, en comprenant que le son peut devenir un outil d’interprétation.
Le corps a occupé une place centrale dans la création. La langue des signes a été intégrée pour Didon et Lesbie, offrant une autre manière de dire les textes et donnant une dimension à la fois expressive, visuelle et inclusive à la prestation. Le projet a également mis en dialogue la danse classique et la danse contemporaine : danse sur pointes et danse contemporaine pour Lesbie et Galathée, danse contemporaine pour Médée, acrobaties et déroulage du fil pour Arachné. Dans le tableau de Pygmalion et Galathée, le travail sur pointes permettait d’évoquer la statue, le passage de l’immobile au vivant, en écho à Méliès et à la magie du cinéma. Dans Arachné, le fil déroulé et les acrobaties donnaient à voir la toile et le geste de tisser. Les élèves ont également réfléchi à l’occupation de l’espace scénique et aux costumes. Ces choix ont été justifiés et argumentés : ils correspondaient à des interprétations précises et partaient directement d’une lecture du texte. Le costume, le déplacement, le geste ou la posture ne sont pas décoratifs : ils deviennent des signes qui construisent le sens.
Un diaporama a enfin été conçu pour accompagner la représentation. Il mêlait fresques antiques, tableaux, cinéma, street art et images contemporaines. Ce travail visuel permettait de montrer la persistance des mythes et leur réinterprétation à travers le temps. Il ouvrait aussi une réflexion sur la circulation des images et sur la manière dont les textes antiques continuent de nourrir la création artistique.
Pouvez-nous décrire la production finale ?
La prestation a été introduite par un discours rédigé et prononcé par les élèves. Ce discours présentait le projet comme un voyage à travers l’Antiquité latine, au cœur des voix féminines, et annonçait les figures traversant le spectacle : Didon, Galathée, Lesbie, Arachné, Médée. Il mettait en évidence les « éclats » de passion, de révolte, d’amour et de douleur qui structurent le projet.
Le spectacle s’ouvre ensuite sur un geste symbolique fort : « Arma virumque cano » devient « Aujourd’hui, je chante la femme ». Ce déplacement n’est pas anodin : il fait passer d’un récit centré sur l’homme héroïque à une exploration des voix féminines, souvent marginalisées dans les textes antiques.
La restitution prend la forme d’un spectacle structuré en tableaux, chacun pris en charge par un groupe d’élèves. Elle mêle déclamation en latin ; lectures chorales ; slam ; musique et piano en direct ; bandes sonores ; danse classique et contemporaine ; langue des signes ; images projetées.
Cette production finale montre que les textes antiques peuvent devenir une expérience artistique complète, où la lecture, l’interprétation et la création se rejoignent.
Quelles satisfactions tirez-vous de ce beau travail ?
Le projet a été profondément fédérateur. Il a créé une dynamique collective forte et a permis un véritable travail inter-niveaux. Les élèves ont échangé, coopéré, se sont épaulés et ont construit ensemble une œuvre commune.
Il a suscité un réel plaisir : plaisir de lire autrement, de dire les textes, de créer, de monter sur scène, de partager. Il a aussi favorisé une réconciliation avec la lecture, en montrant que les textes antiques peuvent être accessibles, vivants et proches de l’expérience des élèves.
Le projet a permis le développement de nombreuses compétences : compétences langagières, compétences orales, compétences numériques, esprit critique, créativité, coopération, écoute, confiance en soi, gestion du stress et engagement dans un collectif. Il a ainsi contribué au développement de compétences psychosociales essentielles.
Malgré un sujet centré sur les figures féminines, les garçons se sont particulièrement investis. Ils ont trouvé toute leur place dans la réflexion, la création et la prestation, ce qui montre que la question de la place des femmes a été abordée comme un enjeu collectif et citoyen.
Au-delà de sa dimension artistique, le projet s’inscrit pleinement dans une démarche inclusive et citoyenne. Il a permis à chaque élève de trouver une place, quels que soient son profil, ses compétences ou ses besoins. Tous les élèves ont pu s’engager pleinement et être valorisés grâce à la pluralité des formes d’expression.
La représentation a également ouvert le projet au-delà de la classe : des parents ont assisté à la prestation, ce qui a renforcé la valorisation du travail des élèves et leur fierté.
Enfin, le projet a représenté un véritable défi : monter sur scène, déclamer en latin, danser, signer, s’exposer au regard du public. Les élèves ont su se dépasser, gagner en confiance et éprouver une fierté collective durable.
À travers ce projet, les textes antiques cessent d’être des objets d’étude pour devenir des expériences vécues. Ils sont dits, chantés, dansés, interprétés ; ils prennent corps, se transforment et circulent. Les élèves ne se contentent plus de lire : ils font parler les textes, les habitent et les réinventent. Ainsi, le monde antique ne leur apparaît plus comme un héritage lointain, mais comme une matière vivante, profondément liée à leur propre expérience, qu’ils peuvent comprendre, questionner et faire résonner dans le présent.
Propos recueillis par Jean-Michel Le Baut
Le mur numérique qui retrace le travail
Nathalie Payen dans le Café pédagogique
