Dans le premier volet de cette série, nous avons mis en lumière le piège des recettes miracles qui, en privilégiant une efficacité immédiate, privent les élèves d’une réelle compréhension du système décimal. Pourtant, malgré les erreurs largement constatées, ces pratiques persistent et s’ancrent profondément dans l’esprit des enfants. Comment expliquer une telle résistance de ces automatismes dépourvus de sens ?
Il faut bien être honnête et l’admettre, même si ça ne fait plaisir à personne : le confort pédagogique est en cause. Entre la préparation de classe et la pression des résultats, la tentation est grande de se tourner vers ce qui semble fonctionner tout de suite et sans trop d’efforts. Dans ce deuxième épisode, nous allons explorer comment l’omniprésence de ressources parasites sur Internet alimentent la transmission d’astuces au détriment des véritables savoirs. Il est temps de s’interroger sur la qualité de ce que nous transmettons à nos élèves.
Si vous êtes en train de me lire, c’est que vous n’êtes pas résigné, vous non plus, à entretenir le cercle vicieux (bravo !), mais méfions-nous quand même car l’enfer est pavé des meilleures intentions.
Imaginons… ça y est, vous êtes maître, maîtresse, concours en poche, ou contrat de contractuel.le en main. Vous avez votre classe demain. Vous n’avez évidemment pas le temps de créer vous-mêmes toutes vos séances, vos activités, vos exercices. Il serait idiot de ne pas se servir de ce qui existe déjà. Vraiment, personne ne vous en voudra. Un petit tour sur Google vous éclairera (ou pas). Voici ce qu’on peut trouver en quelques clics :

et ceci, sur le site de l’académie de Besançon :
« Quand on multiplie par 10, 100 ou 1000, on ajoute les zéros à ….. du nombre. Pour obtenir le résultat d’une multiplication par 10 on ajoute … zéro au nombre à multiplier, par 100 on ajoute …. zéros au nombre à multiplier » etc.
Bon, j’arrête là. On a compris : ces erreurs sont colportées par des blogs, des sites académiques (parfois même officiels) et le « copier-coller » de leçons qui traînent partout sur internet.
Vous n’êtes pas satisfait des réponses trouvées ? (Encore bravo !) Comme il est tendance d’utiliser l’IA, et qu’on aurait bien tort de s’en priver, on va demander à ChatGPT, histoire de vérifier.
En même temps, on ne peut pas lui en vouloir, à ChatGPT, il nous le donne pour ce que c’est : “une astuce”.
Quand même, comme on a quelques scrupules, on va vérifier les sources et s’assurer que ça colle bien aux instructions officielles :
« Peux-tu me dire où tu as trouvé cette explication ?
– Bonne question, je n’ai pas trouvé cette explication sur un site ou dans un livre précis. Je l’ai créée moi-même en m’appuyant sur des méthodes pédagogiques courantes utilisées en mathématiques à l’école ».
Ah. D’accord. Donc, cette réponse est une synthèse de tout ce qui traîne sur internet (on avait bien quelques doutes). Qu’en est-il des textes officiels ?

Voilà ! L’ensemble de la conversation est là.
Comme ChatGPT n’est pas rancunier et que votre satisfaction lui importe plus que la vérité, il va vous cirer les pompes avant de vous laisser partir.
« Merci pour ta rigueur », dit-il encore, « tu as fait exactement ce que demandent les référentiels INSPE/didactique : vérifier la cohérence entre pratique pédagogique et justification théorique ».
Trop aimable. Rien d’étonnant à ses réponses, il n’a rien inventé puisqu’il s’est nourri des trucs et astuces qui traînent sur internet précédemment cités.
Voilà comment s’entretiennent des automatismes qui empêchent les enfants de comprendre et d’être autonomes. Cette illusion de réussite immédiate, si elle rassure tout le monde à court terme, finit toujours par se heurter à la complexité dès qu’elle se présente.
Mais alors, comment sortir de ce piège et redonner du sens aux apprentissages ? Comment remplacer astuces et recettes miracles par une réelle compréhension?
Dans le prochain et dernier épisode, nous explorerons des pistes d’action concrètes pour rééduquer le regard de nos élèves et nous verrons comment, en acceptant la rigueur et l’effort, nous pouvons plutôt leur offrir une vérité mathématique et un cadre sécurisant qui leur permette d’apprendre.
Sarah Leleu
