Comédien, scénariste de ses deux films formidables, « Diamant noir », 2016, « Onada », 2021, Oscar du meilleur scénario pour « Anatomie d’une chute » de Justine Triet, Palme d’or 2023, Arthur Harari continue de surprendre tant il puise à des sources multiples et explore des registres différents, mélange des genres éloignés. En toute indépendance, il prend une direction nouvelle. Il adapte ici avec son frère Lucas Harari la bande dessinée « Le Cas David Zimmerman » déjà fruit d’une coopération avec son co-auteur dessinateur. Et il nous entraîne dans une traversée troublante, dérangeante, angoissante aussi, à laquelle les interprètes principaux, Léa Seydoux et Niels Schneider, ni tout à fait les mêmes ni tout à fait autres, se livrent sans limites.
Spectatrices et spectateurs déstabilisés par pareille entrée en matière, renoncez à vos a priori et acceptez de vous perdre en parcourant un labyrinthe aux ramifications insolites et aux bifurcations angoissantes, comme des ouvertures dans l’espace et dans le temps.
Alors vous trouverez votre voie intérieure parmi les pistes fourmillantes qui s’offrent à vous, dans leur inquiétante étrangeté et leur mystère persistant.
Histoire impensable, cauchemar éveillé, fable existentielle
David (Niels Schneider) se réveille donc avec effroi dans le corps d’Eva (Léa Seydoux), se palpe le visage, les seins, observe dans un petit miroir à main les surprenantes spécificités de son enveloppe charnelle féminine. Nul besoin d’effet spécial pour qu’advienne le surgissement de l’impensable au cœur du quotidien. Une fois le pacte ainsi scellé, Arthur Harari réussit à maintenir avec nous un contrat de croyance au point de nous faire accepter que ‘l’échange des corps’ se produise à nouveau pour David. Fuyant, amaigri, cheveux longs, en quête d’un refuge dans les rues de la ville, esprit flottant à la recherche d’Eva. La rencontre avec Malia (Lilith Grasmug) et une nouvelle étreinte sexuelle perpétuent le transfert qui touche David dont l’enveloppe corporelle reçoit maintenant une autre femme.
Plus le temps avance, plus les personnages mutants sont confrontés à des états et des situations invivables, tant ils se heurtent concrètement au réel et à l’impossibilité de s’y retrouver.
De quoi « L’Inconnue » est-il le nom ? Une fiction dérangeante sur le trouble dans le genre, l’inversion du masculin et du féminin, la précarité des assignations ? Une fable surréaliste centrée sur des êtres humains amenés à faire l’expérience concrète de l’altérité, littéralement et douloureusement dans la peau de l’autre ? Une vision extraordinairement lucide de l’émergence d’une nouvelle génération, solitaire et connectée, aux bords d’un monde si difficile à habiter ? Une fable philosophique et concrète sur le vertige de l’identité ?
Autant d’hypothèses sans réponses assurées mais des pistes à l’infini déployées par un cinéaste audacieux et libre.
Liberté de la mise en scène, puissance visionnaire
L’étrangeté naît au milieu du quotidien et s’y insinue d’autant que les personnages dans leur ‘devenir autre’ résistent au monde réel, refusent de se plier aux règles normatives. Sans cesse ils se déplacent d’un appartement d’emprunt aux couloirs vitrés d’une résidence géante, des clairières et des forêts à la périphérie des villes, cachés le plus souvent au regard des humains ‘ordinaires’, dans le recoin d’une laverie automatique jusqu’au bord d’un fleuve surplombé par un grand pont retenu par des filins d’acier aux quais assez larges pour accueillir les convives d’un repas de noce en plein air.
Un suspense difficile à résumer. Il faut le voir pour le croire !
Pourtant, il suffit de focaliser le regard sur une séquence (assez tardive dans le déroulement du récit) pour appréhender le fantastique de la réalité auquel « L’Inconnue » nous donne accès. Eva/David (Léa Seydoux) et David/Milia (Niels Schneider) sont assis côte-à-côte, leurs têtes se touchent en un geste de solidarité et de complicité. Indissociables et séparés. Des ‘retrouvailles’ après un périple tourmenté (et encore inachevé) au bord d’un fleuve. Brusquement l’un des deux se lève et se dirige vers l’organisateur et figure paternelle centrale de la fête de mariage. Quelques beaux plans d’ensemble (directeur de la photographie, Tom Harari) captés par la caméra très mobile suggèrent l’ambiance rieuse et chaloupée, doucement baignée de lumière, d’un banquet populaire célébrant des jeunes mariés. David/Milia s’approche du patriarche et esquisse un élan de tendresse en formulant à voix basse l’indicible (du genre ‘Père, je suis ta fille…’). L’homme au corps massif sort de ses gonds et se précipite sur le ‘jeune homme’ persuadé qu’il a fait du mal à sa fille disparue, le jette à terre, s’apprête à le rouer de coups. On les sépare. Sans transition. Le plan suivant cadre comme avant Niels Schneider et Léa Seydoux assis au même endroit. Comme si aucun des deux n’avait bougé. Comme si le fantasme de trouver sa place, d’avoir une famille, d’être un.e enfant reconnu.e, aimé.e par son père se projetait dans la réalité. Un passage à l’acte impensable. Une parole mutante qui ne peut être entendue. Dans la réalité.
Modulée par la composition originale du musicien Andrea Poggio, avec des rimes lancinantes pour piano, la fiction arpente ainsi l’espace imaginaire des personnages et leur psyché en cours de métamorphose. Distorsions spatiales au fil de leur quête et remontées dans le temps.
Ainsi voyons-nous les débuts de la fascination de David pour Eva avant la rencontre sexuelle. En photographe scrutateur, il l’a régulièrement suivie dans les dédales et les environs de la banlieue où il vit. Cadré, agrandi, exposé, transposé en négatif, filtré au rouge, le visage de la femme blonde au chignon serré habite le mur de son studio et son esprit, bien avant qu’il ne croise son regard sous nos yeux.
A ce titre, la confrontation entre Léa Seydoux et Niels Schneider, prend une résonance inattendue tant le jeu et la composition de l’une et de l’autre figurent des états extrêmes, interrogent le dédoublement, l’inversion du masculin et du féminin et la question de l’incarnation. Très amaigri, silhouette fantomatique, voix douce, regard intense, le comédien figure dans sa fragilité grandissante l’errance, la précarité de son être, sa lutte perdue contre l’effacement. Léa Seydoux garde dans son corps les rondeurs, dans sa démarche la lourdeur d’un accouchement récent, et il émane de son interprétation une énergie, une puissance et une opacité impressionnantes. Deux talents qui transcendent les apparences. Et leurs rôles.
Emparons-nous de « L’Inconnue »
Il peut s’agir d’une fiction d’anticipation, actant dès maintenant la fin du patriarcat, le dépérissement de la figure du père, l’ère des familles monoparentales (des mères en majorité) et l’essor de nouvelles formes de parentalité inédites ? Pas si simple, même si, de l’aveu de son auteur, une création produit des formes qui dépassent son créateur. Une fable sociale sur les nouvelles générations, individualisées et connectées à des défis immenses, aux bords d’un monde à refonder, à habiter concrètement ? Un exercice radical d’interrogation existentielle sur le rapport à soi et à l’autre ? A nous d’en percer le mystère !
Une culture cinématographique et littéraire, curieuse et généreuse, nourrit l’imaginaire et irrigue le geste artistique d’Arthur Harari sans qu’il soit nécessaire d’en connaître les sources intimes pour apprécier le cauchemar éveillé ou le ‘rêve étrange et pénétrant ‘de « L’Inconnue ». Emparons-nous de ce film singulier à la beauté convulsive, au pouvoir de suggestion visuelle et sonore persistant. Ce n’est pas un spectacle de tout repos.
Si « L’Inconnue » continue à nous hanter, c’est qu’il conduit aujourd’hui à repousser encore les limites de l’expérience humaine.
Samra Bonvoisin
« L’Inconnue », film d’Arthur Harari-en salle actuellement.
Sélection officielle, Compétition, Festival de Cannes 2026
