Et si vous, spectatrices et spectateurs, attirés par les appréciations laudatives des critiques, l’attribution du Prix du scénario par le Jury du festival de Cannes 2026, l’intérêt manifeste du public des nombreuses avant-premières organisées dans plusieurs régions, alliez voir « Notre salut » en préférant n’en rien savoir ? Un pari impossible, au vu de l’excellente réception dont bénéficie déjà le film d’Emmanuel Marre.
De quoi s’agit-il ?
‘Septembre 1940. Le régime de Pétain se met en place. Henri Marre, 49 ans, débarque à Vichy sans contact, loin de sa femme et de ses enfants. Il voit dans la nouvelle administration l’opportunité de trouver enfin la place qu’il mérite. Dans sa valise son traité politique édité à compte d’auteur « Notre salut » où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes d’ingénieur. Son credo : gagner en efficacité pour relever la France de la débâcle. Mais peut-être qu’Henri cherche avant tout à fuir sa propre débâcle…’.
Le synopsis, dans sa précision factuelle, esquisse les enjeux sans révéler l’originalité de la proposition du cinéaste. Il travaille la mémoire vive de notre histoire commune autour de la collaboration sous Vichy en partant de l’histoire personnelle de son arrière-grand père Henri Marre, de la correspondance retrouvée dans les archives familiales de ses aïeux, d’autres archives et de documents de l’époque. Objectif de ce travail : faire résonner dans notre présent, au croisement de l’intime et du politique, le quotidien d’un collaborateur actif dans les rouages intermédiaires de la machine administrative et de la fabrique du désastre.
Une vision de l’intérieur de l’entrée en collaboration
Regardons sans a priori « Notre salut », 2ème long métrage d’un cinéaste et scénariste de 46 ans, auteur de plusieurs courts métrages remarqués ; et réalisateur avec Julie Lecoustre d’un 1er long métrage, « Rien à foutre » (Semaine de la critique, Cannes 2021).
Nous sommes ici immédiatement saisis par les premières images tremblées, captées par la caméra mobile balayant par des éclairages changeant, parfois éblouissants, les faces expressives de joyeux drilles bavards et bien habillés dans la pénombre d’un grand bâtiment ‘officiel’ d’où émerge un homme au regard mal assuré (Swann Arlaud, comédien hors pair), visiblement déstabilisé, comme étranger au milieu qu’il approche … Avant le générique, avant de comprendre que nous sommes à Vichy en septembre 1940, nous voici immergés dans l’histoire en train de se faire. Dans le présent incertain d’Henri Marre (il se présente lui-même), ingénieur arrivé sur place le jour même, en quête d’un poste à occuper, manuel autoédité de management dans la poche, en démarcheur opportuniste auprès de gens formés à l’exercice du pouvoir dans la haute administration et autres jeunes loups, déjà à la manoeuvre pour asseoir le nouveau régime.
Et nous assistons en direct à l’événement aux côtés, pour l’heure, d’un inconnu inquiet et solitaire, rêvant de prendre la lumière et sa revanche sur l’humiliation, encore prégnante, d’une faillite d’entreprise et d’une précarisation financière de sa famille.
Avec l’ambition chevillée au corps de tenir son destin en main. Là réside la grande force introductive du cinéma d’Emmanuel Marre : inventer la forme apte à nous attacher concrètement à la trajectoire d’un personnage sans relief, jusqu’à nous faire appréhender de l’intérieur le quotidien de bureau d’un fonctionnaire moyen vichyssois.
Dans le vif du sujet Henri : la distance affective, l’hyper-investissement quotidien au bureau
Les efforts poussifs de l’ambitieux obstiné portent (un peu) leurs fruits. Il obtient sans grandeur la responsabilité locale du Commissariat à la lutte contre le chômage (CLC) à Limoges où il s’installe avec une petite équipe d’employés. Industrieux, il teste son autorité nouvelle et sa sphère de responsabilité. La visite annoncée de Pétain prend devant nous une tournure inattendue : outre l’accrochage du portrait du Maréchal, banderoles géantes en guise de décoration des salons d’accueil, répétitions du slogan « Vive le Maréchal ! » à crier avec une force et une conviction qu’encourage Henri le taciturne, montant la voix pour sortir les participants de leur tiédeur. Une rencontre décevante pour Henri : le chef admiré (cadré de dos, assis, reconnaissable à son seul képi) n’écoute guère l’exposé des préoccupations concrètes d’un subalterne, pressé par son entourage de rejoindre le préfet avant une soirée officielle à laquelle Henri n’est pas convié.
Un des épisodes d’une existence professionnelle dévorée par des tâches techniques et administratives, des réunions avec d’autres responsables en lien avec le cham des missions du CLC. Recrutement d’une secrétaire après un casting de candidates au terme duquel Henri choisit Corinne (Mathide Abd-El-Kader, formidable), la moins qualifiée, une jeune femme au parler franc (‘Carte sur table’, comme elle se définit). En forme de pas de côté presque incongru. Le temps s’étire : Henri surveille l’emplacement des terrains et des baraquements construits pour les différentes catégories de travailleursétrangers (par types d’emplois, pays d’origine, affectations possibles…). Il les recense, fait contrôler leur état de santé par le corps médical, décide leur aptitude au travail.
Et toujours des dossiers, des papiers officiels à signer. La routine sans histoire du quotidien sans affect d’un fonctionnaire zélé mise au jour dans son aveuglante médiocrité?
Discordances et béances, les voix de l’intime, la perte du sentiment
De nombreux extraits des lettres échangées entre le mari et sa femme Paulette, lues en voix off, introduisent des contre-points majeurs à la banalité apparente, dans la chronique historique et son réalisme documenté. Ces deux voix alternées composent une partition des sentiments de plus en plus discordante.
Avant que Paulette (Sandrine Blacke, comédienne exceptionnelle) ne nous apparaisse à l’écran (lorsque la famille tentera de se réunir en s’installant à Limoges ensemble), nous entendons en off sa voix volontaire qui s’inquiète du devenir professionnel de son époux, évoque sa responsabilité de père de famille par rapport au foyer qu’ils ont tous deux construit, affirme son attachement. Dans un style littéraire et un raffinement de la langue notable (héritage de sa classe d’origine). Au fil des réponses d’Henri, à chaque échange dans cette correspondance soutenue, nous percevons les discordances entre les faits et gestes au bureau et le récit partiel (omission, travestissement, embellissement) qu’en livre Henri.
Ce dernier a beau promettre un rapprochement amoureux et une stabilisation de sa situation sociale. En vain. Dans le décalage de ton et de disponibilité, filtrent le dépérissement de leur amour, l’effritement du sentiment auquel Henri ne veut cependant pas consentir. Malgré sa persévérance affichée, la souffrance du manque crûment formulée par Paulette, le difficile partage de la tendresse se voit et s’entend chez un homme tout entier absorbé par sa ‘mission’, son engagement aveugle dans la collaboration.
Une ultime séquence, romanesque, dans une clairière au bord de l’eau et un puits de lumière, nous livre la vision idyllique d’une étreinte sensuelle entre les époux, allongés et nus. Instants suspendus. Avant la séparation définitive, la fin de l’amour et l’effondrement.
Les rouages du désastre : détails révélateurs, accrocs manifestes, distorsions langagières
« Notre salut » ne craint pas les ruptures de registres, les oscillations brutales entre l’archive intime, sa part d’interprétation et d’enrichissement des témoignages issus de la correspondance privée et la restitution réaliste, attentive, scrupuleuse des multiples dimensions du fonctionnement du CLC et de la bureaucratie locale.
La caméra portée traque, sur les visages, dans les actes et dans les paroles, les signes d’emballement de la machine, les détails révélateurs de dysfonctionnements ou de pans de l’Histoire, supposés hors de portée de l’action d’ Henri et de sa petite équipe. Des pans de l’Histoire maintenus hors champ : à l’extérieur, la guerre et ses changements d’alliances, l’organisation de la résistance et sa répression féroce, la violence de l’oppression et les exactions des nazis en zone occupée, la propagande antisémite orchestrée et la chasse aux juifs systématisée au plus haut niveau de l’Etat…
Pour ce qui est des détails, grains de sable ou défaillances humaines, Henri applique difficilement ses propres principes de management à l’épreuve des réalités concrètes. Des petits patrons en réunion dans son bureau et prêts à embaucher dans la région soulignent ouvertement le peu d’utilité des préceptes abstraits exposés dans « Notre salut », le manuel distribué à chacun.
Aucune tracasserie administrative ne doit entraver la route du propagandiste de l’efficacité. Henri rappelle à sa secrétaire la nécessité de recouvrir la devise obsolète de la République française sur le papier à entête par le nouveau sigle officiel de l’Etat pétainiste.
Au nom de la rationalité, comment respecter une commande venue de plus haut sans empiéter sur les ressources indispensables à son propre service ? Un rapide calcul comptable devrait permettre ‘le ramassage’ de 850 ‘israélites avec un nombre de camions et une quantité d’essence limités au maximum. Au moment de dicter l’ordre écrit à Corinne, la secrétaire lève les yeux et propose de remplacer ‘ramassage’ par ‘rassemblement’. Après un temps d’ hésitation, il accepte avant de sortir : ‘C’est bon ?’.
C’est en effet tout un programme que cette dénaturation du langage, cette déviation de sens vers l’euphémisation (suggestion amusée d’un haut fonctionnaire : pourquoi pas ‘coopération’ plutôt que ‘collaboration’). Le langage du déni de l’entreprise criminelle. Un vocabulaire détourné au service d’une dictature dans laquelle les juifs ne sont pas nommés, les résistants appelés des ‘terroristes’, les rafles n’existent pas, et les êtres humains sont réduits en chiffres à comptabiliser.
Jusqu’au moment de bascule de la chronique d’un quotidien laborieux dans un face-à-face glaçant. Après l’examen attentif d’un bilan comptable, Henri convoque son adjoint enjoint de justifier certaines dépenses. Le fautif les explique par l’achat de pots de chambre et de paille fournis aux Israélites transportés par wagons. Au terme d’un échange sec et froid, entre le blâme avec rétrogradation dans un emploi subalterne et la démission, l’homme interrogé choisit la dernière option. En deux plans rapprochés et deux prises, l’affaire est pliée. Et, comme le souligne le réalisateur, l’unique scène, terrible, très difficile à tourner, qui « abordant frontalement la Shoah ». Hors Champ.
Une confrontation instructive à l’histoire filmée au présent
« Notre salut filme le passé comme un reportage en direct au présent. Comme si nous, spectatrices et spectateurs, ne connaissions ni l’issue tragique de l’Histoire ni n’avions aucune vision d’avance sur ceux et celles qui en sont alors les acteurs consentants et les responsables actifs.
Comme si ce passé, mémoire vive en mouvement, continuait encore, surgissait toujours, dans les plis du temps, les béances et les accrocs de l’histoire ici restituée dans la densité d’un autre présent, jusqu’à hanter notre présent d’aujourd’hui.
Au point de renverser les codes de représentation de la Collaboration et des formes d’adhésion au régime pétainiste, récemment déployés à l’écran. Au point de mettre à mal les reconstitutions historiques peuplées de figures emblématiques, les fresques et leurs héros figés dans la cire ou les partis-pris démonstratifs.
Etape importante dans le parcours singulier d’un cinéaste, fruit d’une appropriation collective, à l’œuvre dans tout le processus de création, « Notre salut » en porte les traces inépuisables. De la composition ouverte du script aux surprises de l’improvisation, des anachronismes musicaux engendrant des rapprochements contemporains ironiques (danse chez le préfet sur ‘Pop Corn’ , archives de la liesse populaire autour de la visite du Maréchal sur ‘Live is life) aux décalages entre les alea du quotidien visible et le hors-champ effroyable, des détails révélateurs au vocabulaire trompeur du langage de recouvrement du crime, la fiction avance vers nous, dans son inachèvement bouleversant. Au plus près du questionnement sur le dépérissement de l’humain, dans les méandres intimes de quelque serviteur ordinaire du pire.
Nul doute, « Notre salut », œuvre remarquable, nous regarde. Et ce film rare laisse en nous des traces inépuisables.
Samra Bonvoisin
« Notre salut », film d’Emmanuel Marre, Sélection officielle, Compétition, Prix du scénario, Cannes 2026
Repères historiques-Fonctions d’Henri Marre
. Juin 1940 : après le désastre militaire de mai et juin et l’entrée des troupes allemandes sur le territoire national, la France est coupée en deux : la ‘zone libre’ et la zone occupée
.11 juillet : fin de la IIIème république instauration à Vichy de la dictature du Maréchal Pétain placé à la tête du pays après le vote par l’Assemblée nationale des pleins pouvoirs à ce dernier la veille
. Fin septembre : arrivée à Vichy d’Henri Marre, seul, en quête de la place qu’il pense mériter [début du film « Notre salut »]
. 3 octobre : Promulgation de plusieurs lois excluant les juifs de toute vie publique, intellectuelle et financière
. 11 octobre : discours à la radio de Pétain prônant la ‘Révolution nationale’ et l’arrivée d’un ‘ordre nouveau’ fondé sur les valeurs traditionnelles, la collaboration avec l’Allemagne, tournant le dos à la République
. 24 octobre : rencontre entre Pétain et Hitler en gare de Montoire, et poignée de mains symbolique de la politique de collaboration, voulue par le nouveau chef d’Etat
//création du Commissariat à la lutte contre le chômage (CLC), une des nombreuses officines créées par le gouvernement de Vichy, parallèlement aux administrations existantes, sujettes à la méfiance du régime
. Octobre-novembre : Henri Marre obtient un poste à Limoges, où il trouve à se loger, en tant que responsable de la délégation locale du CLC. Le directeur pour la zone Sud en est Henri Maux, ancien élève de l’Ecole polytechnique comme Henri Marre
. Missions du CLC : organisation et gestion de camps de travailleurs agricoles et industriels ; emploi des travailleurs étrangers (réfugiés républicains espagnols, chômeurs…), des réserves’ d’hommes où les Allemands puisent parfois pour des travaux forcés en vue de la fabrication des milliers de bunkers et de fortifications.
. Juillet-août 1942 : Henri Marre, comme nombre d’autres responsables de structures locales du même type, est sollicité par le service du Secrétaire général à la police, René Bousquet, dans le cadre des rafles de juifs -dont la grande rafle du 26 août 1942- pilotées par la police et la gendarmerie françaises, en zone libre comme en zone occupée, sans intervention des soldats allemands. La grande rafle des juifs du 26 août en zone libre est facilitée par le CLC et les Centres des services sociaux des étrangers où ils étaient assignés à résidence
. Durant cette période, aucun préfet ne démissionne ; Henri Marre met en œuvre avec un souci de rationalisation et d’efficacité les procédures, met à disposition les moyens de transport demandés
. Automne 1940-début 1943 : Henri Marre demeure à Limoges jusqu’à l’instauration du Service du travail obligatoire (STO). L’envoi de jeunes travailleurs français en Allemagne pour remplacer les ouvriers allemands, mobilisés sur le front Est reconfigure alors le marché de l’emploi.
Des films autour de la collaboration
- Références de travail du cinéaste
. « Le Chagrin et la pitié », documentaire de Marcel Ophuls, 1969, sortie salle 1972, censure TV, 1ère diffusion TV 1981
.« Le Conformiste », film de Bernardo Bertolucci, 1971
. « Section spéciale », film de Costa Gavras, 1975
. Cinéma de Peter Watkins ; entre autres, à titre d’exemples : « La Bombe », 1966, « Les Gladiateurs », 1969, « Punishment Park », 1971, « La Commune-Paris-1871 », 2000
- Résonances possibles (voire antinomiques)
. « Lacombe Lucien », film de Louis Malle, 1974
. Monsieur Klein » de Joseph Losey, 1976
. « Les Rayons et les ombres », film de Xavier Giannoli, 2026
