J’ai lu C’était ça ou mourir.
Je l’ai lu vite, aidée par des heures de train et de pause forcée.
J’aurais dû le lire avant la suspicion qui, bien sûr, mais comment faire autrement, influençait ma lecture. Mais qui suis-je pour déterminer la part d’usage de l’IA dans l’écriture, même si j’ai tenté de l’oublier ?
Si je ne l’avais pas lu plus tôt, si j’avais résisté au phénomène médiatique de la publication d’un nouveau roman retenu sur toutes les listes de prix de l’automne, c’est parce que je l’abordais comme un roman antillais. Et j’avais peur de me laisser engloutir trop vite dans la langue riche, abondante, onirique, sans concessions des Martiniquais Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, des Haïtiens Jean d’Amérique ou René Depestre dont se réclame le héros de Thélyson Orélien.
Alors la polémique sur l’écriture de ce roman a été décisive. Je devais le lire, me faire mon idée, non sur l’IA, même si je l’aurais évidemment en arrière-plan, mais sur le roman lui-même.
Et je l’ai lu vite, aucune difficulté de lecture, pas de phrases ou de chimères qui en ralentissent la progression. Le récit en est linéaire, et je comprends qu’il puisse emmener les lectrices (plus nombreuses actuellement) ou lecteurs avides de connaitre les épisodes suivants. L’histoire est poignante, des différentes étapes de Jonas Dorléon, depuis Haïti où il était professeur d’histoire et un peu écrivain, jusqu’à Montréal, en traversant autant de pays que de plongées dans l’horreur. Un roman picaresque contemporain qui nous fait vivre la traversée migratoire d’un homme fuyant un pays détruit par des gangs sanguinaires, et poursuivi tout au long de son parcours par des profiteurs souvent aussi pauvres que lui, et des administrations aveugles à ce qui peut fonder l’humanité.
Mais, si je l’ai lu vite et jusqu’à la fin, c’était bien en quête d’une langue qui m’emporte, une langue habitée par la chair et les sentiments du personnage.
Et que je n’ai pas trouvée.
La construction linéaire du roman peut s’admettre.
Mais la succession d’anecdotes entremêlées pour constituer le quotidien de Jonas à travers les différents pays qu’il traverse a du mal à faire une histoire vécue. Plus qu’une fiction qui nous ferait vivre le parcours du personnage de l’intérieur, elle se pose comme une accumulation documentaire de souvenirs collectés çà et là. L’auteur ne s’en cache pas à la fin, quand il remercie « tous les migrants à qui [il a] parlé, pour leurs voix offertes, leur confiance accordée, et cette part de vérité déposée entre [s]es mains. » Certes il fait un intéressant collage de leurs voix, mais je n’ai pas pu me départir du sentiment qu’il manquait une écriture forte qui les porte, d’une émotion habitée.
Et c’est là où s’installe le doute, il aurait pu utiliser une IA pour rassembler, composer avec ces témoignages, ce ne serait pas un crime. Et cela n’enlèverait rien au travail de recherche combiné, à la composition générale que l’auteur tissait. Car il faut bien penser l’organisation des anecdotes, le parcours du personnage pour en faire une histoire qui reflète la réalité qu’il n’a probablement pas vécue, mais que nombreux de ses congénères lui ont dite.
Et ce n’est pas parce que je n’ai pas ressenti l’émotion dont parlent certains lecteurs, ni trouvé une écriture littéraire forte, que cela décrédibilise le roman C’était ça ou mourir. J’avais eu les mêmes préventions pour Petit Pays de Gaël Faye, son immense succès m’a montré que les attentes générales ne sont pas les miennes, très grande lectrice pourtant.
Mais la question n’est pas là. Je n’ai pas envie de prendre parti dans la polémique autour de l’usage ou non de l’IA par Thélyson Orélien. La suspicion créée par les analyses Pangram a brisé l’ascension vers les prix littéraires, et engendré une cascade d’articles, de prises de position : quel est l’avenir de la création littéraire à l’heure de l’IA ?
Mais diaboliser l’IA comme l’ont fait les détracteurs, avec comme première conséquence la déprogrammation de la liste du Goncourt, n’est-il pas un peu dépassé ?
On sent bien que dès qu’on parle d’écrire avec l’IA, vient à l’esprit du plus grand nombre la terreur d’une machine livrée à elle-même qui inventerait et saurait produire un roman, mieux qu’un humain.
Nous n’en sommes pas là.
Mais en sommes-nous encore à l’époque du cahier et du stylo comme unique moyen d’écrire ? Avant le développement de l’IA, nous sommes passés à l’écriture au clavier, libératrice dès lors que l’on a pris le temps d’apprendre le clavier comme un enfant apprend l’écriture à la main, alors la pensée court sur l’écran, elle se fixe, peut se reprendre au mot qui ne convient pas, est lisible, plus que la plupart d’écritures manuscrites d’adultes. Puis, sur notre clavier, nous avons appris à faire des recherches, à utiliser Antidote ou d’autres programmes d’enrichissement de notre vocabulaire, à confirmer ou infirmer des faits que notre mémoire aurait déformés. Puis, nous avons appris à prompter, à poser des questions à l’IA pour aller plus loin. Et si, hélas, l’IA est surtout utilisée aujourd’hui pour faire des recherches énergivores guère plus pertinentes que sur un moteur de recherche classique, de plus en plus de travaux développent des usages de l’IA intelligents et prometteurs pour l’écriture[1].
Diaboliser l’IA, c’est comme vouloir revenir au crayon et rayer la révolution numérique. En proposer des usages intelligents, ce n’est pas accepter sa domination ni sa démesure, c’est apprendre à la dompter, à en faire quelque chose plutôt que de se laisser faire.
Je ne suis pas qualifiée pour dire si Thélyson Orélien a utilisé l’IA à un ou des moments de son écriture ; le soupçon pèse, qu’il a balayé d’un revers de main, et sans s’expliquer sur les plagiats dont il est accusé pour ses précédents écrits.
S’il avait utilisé l’IA, il pourrait le dire sans que cela mérite l’échafaud.
Écrire avec l’IA, pourquoi pas, comme un outil à un moment du travail, mais à condition de la dépasser par une écriture qui la transcende d’un souffle d’émotion que je n’ai trouvé qu’à la fin, dans l’épilogue sur la société ouverte et respectueuse de Montréal.
Viviane Youx
Sur le site de la maison d’édition
Dans le Café : Alexandre Gefen : Réinterroger l’idée de la littérature
[1] Voir Anne-Marie PETIJEAN, Jean-Michel LE BAUT, Alexandre GEFEN
