Le Café pédagogique donne la parole aux lycéennes et lycéens du lycée Blaise Cendrars de Sevran. « Nous ne demandons aucun privilège. Nous demandons des professeurs, du matériel, des personnels de santé, des locaux dignes, des réponses et du respect. Nous demandons simplement les conditions nécessaires pour étudier dignement et préparer notre avenir. » Leur tribune.
« Nous sommes lycéens à Blaise-Cendrars, à Sevran. Depuis plusieurs jours, nous nous mobilisons. Pas parce que nous méprisons l’école. Pas parce que nous cherchons un prétexte pour ne pas aller en cours. C’est exactement l’inverse : nous nous mobilisons parce que nous voulons pouvoir étudier correctement, préparer notre bac, construire notre orientation et envisager notre avenir sans avoir à considérer comme normales des conditions qui ne devraient pas l’être.
À force, certaines choses deviennent presque invisibles parce qu’on s’y habitue. Un professeur absent. Une classe trop chargée. Une chaise qui manque. Un ordinateur qui ne fonctionne pas. Des sanitaires où il manque du savon, du papier ou parfois de l’intimité. Une salle trop
chaude. Un ascenseur ou une accessibilité qui pose problème. Une file interminable à la restauration. L’absence ou l’insuffisance de personnels de santé. Pris séparément, chacun de ces problèmes peut être présenté comme un détail. Mais quand les détails s’accumulent, ils deviennent nos journées de cours.
C’est pour cela que nous avons décidé de ne plus simplement nous plaindre entre nous. Nous avons commencé à documenter. Nous avons recueilli des témoignages d’élèves et de personnels, des photographies, des informations syndicales et des réponses administratives. Nous avons constitué un dossier dans lequel nous essayons volontairement de distinguer ce qui est constaté, ce qui est signalé par des élèves ou des personnels et ce qui doit encore être confirmé par les institutions. Nous ne voulons pas remplacer une absence de réponse par une rumeur. Nous demandons justement aux autorités de confirmer, de corriger ou de compléter ce que nous avons rassemblé.
Une enquête de rentrée transmise par le SNES-FSU 93, remplie par des personnels de notre lycée, mentionne 1 079 élèves, environ 200 élèves considérés en surnombre par les répondants, neuf classes estimées manquantes et deux postes d’enseignants signalés comme non pourvus à la rentrée. Ce ne sont pas des chiffres que nous présentons comme des données officielles de l’académie : nous demandons qu’ils soient confrontés aux données administratives. Mais ils montrent au minimum qu’il existe des alertes précises auxquelles il faut répondre.
Nos revendications ne sont pas abstraites. Nous demandons le remplacement des enseignants absents et la couverture des postes non pourvus. Nous demandons que les effectifs soient réduits lorsque les classes deviennent trop chargées pour permettre un suivi et napprentissage corrects. Nous demandons un accès effectif aux personnels de santé scolaire. Nous demandons suffisamment de tables, de chaises, d’ordinateurs, de matériel scientifique, pédagogique et numérique.
Nous demandons des sanitaires dignes : des portes, du savon, du papier, de la propreté et de l’intimité. Nous demandons aussi que les protections périodiques gratuites soient réellement accessibles et réapprovisionnées. Une politique publique n’existe pas vraiment pour une élève si le dispositif censé l’aider est vide, inaccessible ou inutilisable.
Nous demandons que les problèmes signalés concernant les bâtiments, les fuites, l’humidité, certaines fenêtres, la ventilation, l’isolation, la chaleur, l’accessibilité et l’ascenseur soient vérifiés techniquement et suivis avec un calendrier compréhensible. Nous demandons que la restauration, les espaces et les équipements soient adaptés au nombre d’élèves réellement accueillis.
Et surtout, nous demandons de la transparence. Quand des travaux sont annoncés, votés ou financés, nous voulons savoir ce qui a effectivement été réalisé. Nous voulons pouvoir distinguer ce qui a été annoncé, ce qui a été engagé, ce qui a été payé, ce qui a commencé, ce qui est terminé et ce qui reste à faire.
Pour chaque problème, notre demande pourrait tenir en quelques questions : qui est responsable ? Qu’est-ce qui est officiellement constaté ? Qu’est-ce qui va être fait ? Quand ? Avec quels moyens ? Et qui assurera le suivi ? C’est ce que nous avons essayé de demander à la direction du lycée, au rectorat de Créteil, à la DSDEN et à la Région Île-de-France. La Région nous avait proposé la venue de Geoffrey Carvalhinho au lycée mardi 6 octobre à 8 heures. Nous avions accepté cette proposition. Mais le 5 octobre, la direction de l’établissement nous a indiqué que la rencontre ne pouvait finalement pas être organisée au lycée dans les conditions prévues, l’assemblée générale destinée à désigner une délégation d’élèves n’ayant pas pu se tenir.
Nous ne refusons pas les règles de représentation. Nous voulons au contraire les respecter. Nous avons demandé quelle procédure suivre pour constituer une délégation reconnue : élus du CVL, délégués de classe, élèves mandatés, ou combinaison de ces différentes formes de représentation. Le rectorat nous a également rappelé le rôle des instances représentatives et de la direction. Nous lui avons répondu en nous identifiant clairement et en demandant quelle composition de délégation permettrait réellement d’obtenir une audience. Nous sommes prêts à suivre une procédure. Mais nous ne voulons pas qu’entre la procédure, les compétences de chacun et les renvois d’une institution à l’autre, la parole des élèves finisse par disparaître. Parce qu’avant les dossiers, les mails et les demandes d’audience, il y a eu la rue devant notre lycée. Et ce que beaucoup d’élèves ont vécu ou vu pendant ces mobilisations nous a profondément marqués.
À Sevran, la presse a documenté l’intervention de policiers à cheval, l’usage de gaz lacrymogènes, des interpellations et des gardes à vue. Des élèves et des manifestants ont également rapporté des blessures.
Le ministre de l’Intérieur a annoncé qu’une enquête de l’IGPN avait été ouverte sur des faits survenus à Sevran après qu’un lycéen a été blessé. Nous ne prétendons pas, dans une tribune, nous substituer à une enquête. Nous demandons précisément que les faits contestés soient établis et examinés sérieusement.
Nous savons aussi que certaines mobilisations lycéennes ont connu des dégradations, des jets de projectiles ou des affrontements. Nous ne défendons pas la violence contre des personnes, nous ne défendons pas les dégradations et notre propre démarche se veut pacifique. Dire cela n’efface pourtant pas l’autre question : comment intervenir face à des adolescents, dont beaucoup sont mineurs, sans que la réponse ne devienne elle-même une source de peur, de blessure ou d’escalade ?
C’est là que notre colère devient difficile à contenir. Nous demandons des professeurs. Nous demandons des chaises. Nous demandons du matériel. Nous demandons des sanitaires dignes. Nous demandons une infirmière, des conditions de travail correctes et des réponses à des problèmes qui concernent directement notre scolarité. Et, dans le même temps, certains d’entre nous se sont retrouvés face à des chevaux, à des gaz lacrymogènes et à des interpellations. Nous trouvons cela honteux.
Pas parce que nous pensons que toute intervention policière serait illégitime par principe. Pas parce que nous nierions les tensions qui ont pu exister. Mais parce qu’une société devrait être capable d’entendre la colère de ses lycéens avant que leur premier dialogue visible avec l’État ne prenne la forme d’un dispositif de maintien de l’ordre.
Il est facile de résumer une mobilisation à l’image la plus spectaculaire. Une poubelle brûlée se filme en quelques secondes. Une vitre cassée fait immédiatement une image. Mais comment filme-t-on des mois avec un professeur absent ? Comment montre-t-on en trente secondes une classe trop chargée, la fatigue d’une journée mal organisée, un élève qui attend une réponse, une élève qui ne trouve pas de protection périodique quand elle en a besoin, ou le sentiment que les conditions d’étude se dégradent lentement jusqu’à devenir ordinaires ?
Nous ne demandons pas que les médias cachent les violences ou les dégradations. Nous demandons qu’elles ne deviennent pas le rideau derrière lequel disparaissent toutes les raisons de la mobilisation. Et nous demandons la même exigence aux institutions. Quand une intervention policière fait l’objet de contestations ou qu’un jeune est blessé, nous voulons que les faits puissent être examinés par des voies indépendantes, accessibles et crédibles. Nous voulons que tout usage de la force soit légal, nécessaire et proportionné. Ce n’est pas être « anti-police » que de demander cela. C’est demander que les mêmes exigences de responsabilité s’appliquent
à tous.
Notre mobilisation porte aussi une interrogation plus large sur Parcoursup et sur l’accès à l’enseignement supérieur. Beaucoup d’entre nous vivent l’orientation comme une inquiétude majeure. Nous voulons pouvoir discuter du système, de ses critères, de son impact et des
inégalités qu’il peut renforcer ou révéler. Là encore, nous refusons qu’on nous explique notre avenir sans accepter que nous participions au débat sur les règles qui l’organisent.
Ce mouvement nous apprend quelque chose que nous n’aurions peut-être jamais appris de manière aussi concrète en cours. Nous apprenons à vérifier une information avant de la publier. À distinguer une compétence de la Région d’une compétence du rectorat. À écrire à une administration. À demander une audience. À lire une réponse institutionnelle. À chercher qui décide réellement. À organiser une représentation collective. À parler à des journalistes.
À écouter les désaccords entre élèves. Bref, nous apprenons à être citoyens.
Alors il y a une contradiction que nous ne pouvons plus accepter : on nous demande à l’école de devenir des citoyens responsables, mais quand nous essayons d’exercer cette responsabilité, notre parole est parfois traitée comme du bruit, un problème d’ordre public ou une agitation passagère.
Une école qui nous apprend à respecter les institutions doit aussi nous montrer que les institutions savent répondre. Une école qui nous enseigne la citoyenneté doit accepter que ses élèves l’exercent. Une école qui prépare notre avenir doit commencer par nous permettre d’étudier dignement aujourd’hui.
Nous n’attendons pas qu’un responsable règle tous les problèmes de Blaise-Cendrars en une journée. Nous demandons quelque chose de beaucoup plus concret : des interlocuteurs identifiés, des réponses écrites, des calendriers, des engagements vérifiables et un suivi.
Nous voulons pouvoir regarder, dans quelques semaines ou quelques mois, notre liste de revendications et savoir ce qui a changé. Nous ne voulons pas apprendre la résignation. Nous ne voulons pas nous habituer à manquer de moyens. Nous ne voulons pas nous habituer à devoir nous battre pour qu’un problème soit simplement reconnu.
Et nous ne voulons pas nous habituer à voir des lycéens traités comme une menace lorsqu’ils demandent que leur école leur donne réellement les moyens de réussir. Nous ne demandons aucun privilège. Nous demandons des professeurs, du matériel, des personnels de santé, des locaux dignes, des réponses et du respect. Nous demandons simplement les conditions nécessaires pour étudier dignement et préparer notre avenir. »
