Après trente ans d’enseignement de la technologie, pourquoi avez-vous décidé de revoir entièrement la forme de vos séances ?
Ce n’est pas une décision récente. Ça remonte au programme de 2008. Les salles de technologie se sont équipées en postes informatiques, et j’ai basculé à ce moment-là les consignes et les activités sur écran.
Au départ, les raisons étaient pratiques. Un support numérique, je le modifie en deux minutes ; une fiche photocopiée, elle est figée pour l’année. Et on arrête de consommer du papier. Quand on regarde ce que représentent les photocopies d’un établissement sur une année, ce n’est pas rien.
Ce qui m’a convaincu de continuer, c’est ce que ça changeait pour les élèves. Un absent rattrape sa séance tout seul, je n’ai rien à reconstituer. Un distrait retrouve les documents. Et l’interactivité change la nature même du travail : deux élèves devant un poste, sur une activité qui réagit à ce qu’ils font, ça n’a rien à voir avec deux élèves devant une feuille. Ça fait donc une vingtaine d’années que je construis des sites pour mes classes. D’abord en interne dans l’établissement, aujourd’hui en ligne.
Vous dites qu’avec les supports traditionnels, les élèves « lisent beaucoup et font assez peu ». Qu’est-ce qui vous a conduit à ce constat ?
Attention, je ne dis pas que la lecture n’a pas sa place en technologie. Elle est indispensable, et lire une consigne à l’écran, ça reste de la lecture. Ce que je constatais avec le papier, c’est la passivité.
Une fiche photocopiée enferme l’élève dans un aller-retour entre lire et écrire. Il lit un texte, il remplit un blanc, il lit le texte suivant. Il ne cherche pas, il ne teste rien. Or la technologie est une discipline visuelle, manipulatoire. Elle ne s’écrit pas entièrement.
Le numérique a rouvert la recherche. Je me souviens d’avoir eu des dictionnaires dans ma salle : c’était le seul outil de recherche dont mes élèves disposaient. Aujourd’hui ils cherchent une pièce, comparent des modèles, regardent comment un objet est fabriqué. La consigne reste écrite, mais ce qu’ils produisent après ne l’est plus seulement.
À quoi ressemble une séance avec vos supports ?
On commence toujours par une situation déclenchante, en classe : une question, un problème concret, quelque chose qui met les élèves en condition avant qu’on ouvre quoi que ce soit.
Ensuite ils travaillent, seuls ou en groupe. Ils lisent le travail à faire pour la séance, puis ils s’y mettent : les manipulations, les recherches, les échanges dans le groupe.
Et là je dois nuancer ce que je viens de dire sur le papier, parce que mes élèves en ont presque toujours un devant eux. J’ai constaté qu’un travail qui n’est pas couché à l’écrit se perd encore plus vite. Le document papier n’est plus le support de l’activité, il est ce qui fixe le travail.
Après, ça dépend des niveaux. En 5e, on fonctionne beaucoup séance par séance. En 4e, par petits projets de trois ou quatre séances. En 3e, un projet peut s’étendre sur tout un trimestre.
Quels effets observez-vous sur l’autonomie des élèves ?
Elle est totale. Et ça tient d’abord à une posture : plus je leur dis que je ne sais pas, plus ils cherchent par eux-mêmes. Ils finissent par comprendre qu’en cherchant, en essayant, et surtout en s’y mettant à plusieurs, il n’y a pas d’obstacle insurmontable. Mais l’intérêt principal, il est pour moi. Pendant la séance, je peux me consacrer aux élèves qui ont une question précise ou qui butent sur quelque chose. Plus aucun élève ne reste une heure entière sans avancer.
C’est vrai même des timides, et c’est ce qui me frappe le plus. En passant entre les groupes, je vois tout de suite celui qui bloque ou qui s’est perdu, et j’ai le temps de l’aider. Dans un cours magistral, c’est impossible : celui qui n’ose pas lever la main ne lève pas la main.
Vous expliquez avoir abandonné plusieurs pistes en cours de route. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné, et quels conseils donneriez-vous à un enseignant qui voudrait se lancer ?
Il y a deux choses que j’ai abandonnées.
Les ateliers tournants d’abord. Chaque groupe sur une activité différente, et on tourne. Sur le papier c’est séduisant. En pratique, le groupe classe ne se forme jamais : personne ne vit la même chose au même moment, et il ne reste plus rien à mettre en commun.
Le panachage ensuite : une partie de l’horaire en cours magistral, l’autre en groupes, selon qu’on est en classe entière ou en demi-groupe. J’y ai renoncé parce qu’une heure de cours magistral devant vingt-cinq ou vingt-huit élèves, en technologie, ça ne sert pas à grand-chose. La discipline ne s’y prête pas.
Pour quelqu’un qui voudrait se lancer, quatre choses.
L’élève doit être en activité en permanence. C’est le principe, tout le reste en découle.
Préparez la séquence pour que chacun puisse avancer à son rythme. Sinon vous retombez sur le cours collectif sans vous en apercevoir.
Faites travailler en groupes, et composez les groupes vous-même. Ne les laissez pas choisir avec qui ils se mettent. Dans la vraie vie, on ne décide pas avec qui on travaille.
Arrêtez-vous dix minutes avant la fin pour clore la séance. Sinon les élèves s’enfuient à la sonnerie et le travail de l’heure repart avec eux.
Que trouve-t-on sur votre site ?
Chaque séance est une page sur laquelle l’élève travaille directement. Elle s’ouvre sur la situation déclenchante, enchaîne sur les activités, et se termine par une trace écrite qu’il complète et conserve, puis par un quiz corrigé immédiatement. Chaque question de la trace écrite porte un bouton Aide et un bouton Défi : celui qui bloque obtient un étayage, celui qui a terminé plus tôt une question d’approfondissement.
Derrière, invisible pour les élèves, il y a la partie professeur : la fiche de déroulement avec le minutage et le matériel, les compétences du programme rattachées, les corrections, et une évaluation de fin de séquence avec sa grille. Le tout en .docx, pour qu’on puisse l’adapter à sa classe.
Les élèves entrent avec un code de classe. Ils ne créent aucun compte et je ne collecte aucune donnée les concernant.
Une partie du site est ouverte à tous, sans inscription : une séquence entière de 5e et le thème Internet de SNT, avec les activités, les traces écrites et les documents professeur. Un collègue peut s’en servir telle quelle avec ses classes, ou simplement s’en inspirer pour construire ses propres séances. Pour accéder à l’ensemble, il existe un abonnement.
Quel regard avez-vous sur l’enseignement de la technologie au collège en 2026 ?
Morose, malheureusement. On relègue cette discipline au rang d’annexe. On l’a supprimée en 6e, et on l’ampute d’année en année. C’est un contresens. La technologie, c’est précisément là que les élèves mobilisent ce qu’ils ont appris ailleurs, et là qu’ils trouvent un sens à l’école. C’est là que les mathématiques, le français, les sciences deviennent visiblement utiles.
Et ça arrive au pire moment. Les enjeux technologiques n’ont jamais autant compté qu’aujourd’hui. L’intelligence artificielle, les réseaux, la cybersécurité font partie de la vie de nos élèves, bien plus qu’il y a dix ou trente ans. Il faut les y préparer.
Or on ne prépare personne avec une leçon de morale. Dire « attention aux réseaux », ça ne sert à rien si on n’explique pas techniquement comment ils fonctionnent. Ce travail-là ne peut se faire qu’en technologie, et je ne suis pas sûr qu’on en mesure l’ampleur.
J’ai fait toute ma carrière dans l’école publique. J’enseigne depuis cinq ans à Singapour, et c’est dans le public que je reviendrai. Mon souhait serait qu’entre-temps, on ait enfin pris la mesure de ce qui se joue dans cette discipline.
Propos recueillis par Julien Cabioch
Son site monprofdetechnologie.fr
