Restituée en immersion prolongée, captée à hauteur d’adolescents, dans le 1er long métrage en 2017, l’expérience, enthousiasmante, d’une pédagogie ouverte avec deux classes à projet au collège Jean Macé de Clichy-sous-Bois, non renouvelée faute de moyens, s’accompagne alors d’une mutation contrainte du chef d’établissement.
Qu’est devenu « l’aventurier, porteur d’une vision bienveillante et novatrice de l’éducation », comme le définit le réalisateur ? Tout en reprenant sa méthode immersive, ce dernier passe du portrait intime d’un chef d’établissement, engagé jusqu’au dernier jour de sa carrière, à l’esquisse composite, riche et nuancée, d’un collectif éducatif acharné à donner le meilleur à chacune et chacun de ses élèves.
Portrait mosaïque, le principal, Sarah, Yasmine et les autres
On pourrait résumer ainsi l’enjeu manifeste de Retour au collège, comme nous y invite le synopsis : « Deux élèves de 3e du collège Auguste Renoir risquent de passer devant le conseil de discipline. Pour Sarah, c’est un incident ordinaire qui a dégénéré en bagarre avec un camarade dans la salle de classe. Quant à Yasmine, sa professeure d’Arts plastiques est à bout de nerfs après que la jeune fille l’a traitée de ‘bipolaire’. Autour de Monsieur Comès, le principal qui s’apprête à prendre sa retraite, l’équipe pédagogique se démène pour trouver une solution ».
A ce titre, Christian Comès nous apparaît assez vite comme une figure de bienveillance, porteuse d’autorité, un être humain, généreux et responsable, ouvert au dialogue et à l’échange avec ceux et celles qui entrent dans son bureau à la porte toujours ouverte. Nous comprenons pourquoi Antoine Fromental choisit de ‘tirer le portrait’ de cet homme dynamique, déjà filmé dans d’autres circonstances plus propices à l’innovation pédagogique et à l’épanouissement des collégiens. Le documentariste met en lumière les qualités humaines d’un principal assumant ses missions avec panache, humour, franc parler et… un esprit critique… (rudement secoué, parfois !).
Ni idolâtrie ni héroïsation mais la chronique au jour le jour de l’exercice, sans cesse renouvelé, d’un pouvoir, partagé et bousculé par l’équipe du collège. Et les élèves.
Chez ce principal disponible, inspirant le respect, nous observons un pouvoir régulièrement testé et mis à mal par nombre d’élèves en grande difficulté scolaire, familiale et sociale. Ainsi Sarah qui ne parvient pas à dépasser des problèmes de ‘comportement’, et en a conscience, formule à voix haute cependant le sentiment que sa parole n’a pas été écoutée. Yasmine, sa grande amie, ne parvient pas non plus à trouver la paix en elle-même et avec les autres : ballottée de foyers d’accueil en hébergements de fortune, elle cherche un point d’ancrage, tout en s’opposant à la règle commune.
Questions disciplinaires, élans et tourments adolescents
Au terme d’échanges et de débats, parfois tendus, le principal se retrouve en première ligne et a parfois du mal à se remettre totalement en question. Ainsi à la suite d’une punition collective infligée à une classe entière, la médiatrice invoque fermement et affectueusement l’interdiction de ce type de punition dans la ‘convention européenne des droits de l’enfant’. Une disposition dont son interlocuteur, il le reconnaît, ignore l’existence.
Plus généralement, les alea de ce documentaire choral nous amènent à questionner le bien-fondé des sanctions, l’autorité du chef d’établissement, la responsabilité des différents membres de l’équipe et surtout les effets sur les élèves, Sarah et Yasmine en particulier, concernées par une décision éventuelle d’exclusion.
Au-delà d’une restitution pertinente, sans détour, des élans et des tourments adolescents, nous voyons, à partir de situations concrètes, la complexité des interactions humaines, entre transmission, médiations de toutes natures, prise en compte des origines et des contextes sociaux dans leur diversité, et nécessité du rappel à la loi.
Sous nos yeux, Christian Comès fait à nouveau l’expérience de la responsabilité inhérente à sa fonction. Convoquer un conseil de discipline ? Pour décider de quelles sanctions? Quelles conséquences d’une exclusion sur l’avenir de Sarah et celui de Yasmine ?
Energie communicative de la communauté éducative
Le dialogue est cependant toujours à l’œuvre avec tous les membres de l’équipe. Pour la vie scolaire : Sabrina, médiatrice, Alexandre, professeur documentaliste, Henriette, agente d’entretien général, Imad et Sirine, assistants d’éducation. Pour l’équipe enseignante : Julien en EPS, Océane en Anglais, François en Français, Cécile en SVT… et les autres professeurs. Chacune et chacun confie face caméra son fort attachement au métier, sa joie et ses difficultés à l’exercer, son attention aux désirs contradictoires de ses élèves, sa satisfaction à chaque signe, même minime, de progression chez l’un ou l’une d’entre eux.
« Dans une société aussi vacillante et fragmentée que la nôtre », comme le constate le réalisateur, ainsi va la petite communauté d’adultes, pleine d’énergie, conjuguée au dynamisme d’un principal, également amoureux de la poésie de Léopold Senghor. Et, lorsque notre homme, à la veille de sa retraite, récite ‘Départ’, extrait des poèmes de jeunesse, à la fête chaleureuse organisée par les élèves, entre déclaration d’amour et larmes contenues, la vision fugitive de ces moments harmonieux résiste à toute mièvrerie. Cette séquence nous invite à réfléchir collectivement aux conditions nécessaires pour que l’Ecole rende encore possibles des espaces de progression et d’épanouissement dédiés aux jeunes élèves qui en ont le plus besoin.
Retour au collège, sujet politique
Que devient la promesse d’égalité et d’émancipation de l’Ecole républicaine confrontée à la réalité du ‘terrain’, comme disent ceux qui en sont si loin ? A nouveau en immersion constante, muni d’une caméra mobile autorisée à traverser tous les espaces, Antoine Fromental livre, cette fois-ci, un document cru et juste, vrai et dérangeant, sur les défis à relever. Et pour ce faire, il place sur un pied d’égalité tous les protagonistes de la communauté éducative, acteurs motivés de l’apprentissage de la vie au sein du collège auprès de jeunes élèves à fleur de peau, vulnérables, en quête d’estime de soi et de reconnaissance. Et il filme, avec un regard aiguisé, attentif et accueillant, Marwa, Yaya, Sarah, Yasmine et les élèves du collège Auguste Renoir.
Le réalisateur souligne que les jeunes ‘héroïnes’ et ‘héros’ ont depuis [le tournage il y a quelques années] « trouvé leur chemin dans la vie. Sarah travaille dans la logistique et Yasmine est devenue aide soignante ».
Antoine Fromentin revendique le sujet principal de son film : « c’est la politique, au sens du vivre ensemble, de faire société ». Et il formule ainsi son objectif : « montrer comment notre école publique peut encore rendre notre société plus juste, plus forte et plus fraternelle. Et tenir à distance ses démons : la division, la violence, le racisme, la haine sous toutes ses formes ».
Belle utopie aujourd’hui menacée dans ses fondements ou contre-champ salutaire aux aspirations légitimes de la jeunesse en panne d’avenir ?
Samra Bonvoisin
Retour au collège, documentaire d’Antoine Fromental – sortie le 7 octobre 2026
Organisation d’une séance scolaire au cinéma : se rapprocher de l’exploitant de la salle la plus proche de l’établissement et se renseigner auprès du distributeur : contact@infilmoveritas.fr
Lien vers le dossier pédagogique : conçu par des enseignants, conjugué par niveau du CM2 au lycée, le dossier original part du documentaire vu en salle. Il propose des pistes concrètes incitant les écoliers à jouer, écrire, créer, réfléchir, débattre. Quelques angles, déclinés différemment au collège puis au lycée, suggèrent analyses de séquences, renvois à des exemples (avec liens de visionnage) à d’autres documentaires, exercices pratiques et créatifs. Thèmes possibles : art et représentation du monde, le documentaire comme témoignage sensible, point de vue et mise en scène ; humanités et citoyenneté, vivre l’adolescence, construction de soi et rapport au collectif… Filmographie sélective de grands réalisateurs de documentaires sur l’école et l’éducation, de Frederick Wiseman à Nicolas Philibert.
A noter : A nous de jouer, 1er long métrage documentaire d’Antoine Fromental, sorti au cinéma le 8 novembre 2017, disponible en DVD, édition Arcadès/Jour2Fête.
