Une héroïne de la réussite sociale et de l’individualisme dominant, issue de la jeune génération, ferait pour la première fois son entrée en majesté dans le cinéma réputé généreux et humaniste de Guédiguian ?
Une hypothèse peu plausible tant le cinéaste impressionne, depuis ses débuts (« Dernier Eté», 1981), par sa capacité à saisir les forces vives, les contradictions intimes, les aspirations profondes de personnages, souvent modestes, appartenant à des familles ou de communautés électives, résistantes- parfois fracturées- face à la loi féroce du chacun pour soi. Des êtres humains, acharnés à partager, danser, aimer, faire société. Malgré tout.
En inventant ici une fable contemporaine autour de Juliette et de quelques personnages incarnés par ses comédiens familiers (Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin, Grégoire Leprince-Ringuet, Robinson Stévenin…), le réalisateur nous conduit encore, loin des eaux glacées du calcul égoïste, sur le chemin accidenté d’une émancipation féminine. Ou comment, derrière l’assurance illusoire et le pouvoir de l’argent, par delà la violence –de la lutte des sexes en particulier-et d’autres traumatismes, une jeune femme, enfant de notre époque, accède à elle-même, découvre l’altérité. Une présence au monde, douloureuse et belle.
Perte des illusions, violence de la réalité
« Juliette, 30 ans, semble avoir tout pour elle. Un poste prestigieux dans la finance. Une belle maison, une vie rythmée par les voyages et les amours de passage. Lorsqu’elle est agressée sexuellement par un collègue, son monde s’effondre. Juliette s’engage alors sur un nouveau chemin pour redonner un sens à sa vie ».
Le résumé ici proposé du scénario, imaginé par Robert Guédiguian et son complice Serge Valletti , donne l’impression d’une démarche personnelle chez un personnage solitaire porté par son unique volonté. Il n’en est rien tant la réalité du monde et la relation aux autres entrées par effraction violente dans l’univers protégé de Juliette font voler en éclats son cocon…et ses illusions.
Casque audio sur la tête, debout bien droite sur sa trottinette électrique, une jeune fille à la grâce altière glisse à vive allure en plein quartier moderne de la cité phocéenne. C’est là, au dernière étage d’un imposant immeuble tout neuf aux larges baies vitrées dominant le vieux Marseille, qu’elle occupe un poste important (fusions-acquisitions).
Emploi du temps plein à craquer. Jusqu’à une heure avancée de la nuit. Avant de plonger, seule et nue, dans la piscine de sa superbe demeure, dotée d’un jardin arborée.
Une existence confortable en dépit des urgences impératives impliquant le refus de l’invitation impromptue à un dîner familial. Une indisponibilité chronique provoquant l’incompréhension d’une mère (Ariane Ascaride) et l’indulgence d’un père (Gérard Meylan), secrètement admiratif de l’ascension sociale de sa fille.
Une existence planifiée jusqu’aux moments de tendresse et d’étreinte sexuelle, brefs, sans lendemain, avec des jeunes hommes rencontrés par Tinder.
Un début en forme de constat presque clinique d’un équilibre harmonieux sans surprises en dépit de quelques fausses notes.
En deux temps, trois mouvements, la linéarité du récit est réduite à néant dans un enchaînement condensé de quelques plans abrupts. Juliette au volant de sa voiture, à ses côtés un collègue se jetant sur elle pour tenter de la violer. La panique de Juliette repoussant l’agresseur sexuel éjecté du véhicule. L’accident quelques mètres plus loin. Le trou noir. Le réveil à l’hôpital. Le traumatisme et son onde de choc aux conséquences en cascades.
Rien ne sera plus comme avant.
Ouverture aux autres, trouble des origines, blessures collectives
A travers le surgissement de l’événement dramatique, la fiction se densifie. Et Juliette habite au sens propre du terme la pénombre, le silence, la sidération. Le temps de l’indicible. Le choc de la confrontation avec la police lors du dépôt de plainte et ses suites décourageantes. Scandaleuses.
Le monde dans sa complexité, les hommes et les femmes à portée de regard lui deviennent visibles. A proximité, elle pénètre presque par hasard dans le périmètre d’une association d’aide et d’hébergement de mineures, enceintes ou jeunes mères célibataires, souvent d’origines étrangères. Un engagement, fortuit puis nécessaire, dans un bénévolat énergique où ses compétences financières, et bien plus que cela, s’avèrent utiles.
Au sein de la famille, le trouble se répand. Quel est le sens de ce déclassement ? Pourquoi la fille chérie incarnation de la réussite se dévoue-t-elle bénévolement au service de pauvres ‘immigrées’ ? ‘Et moi, chômeur, je ne reçois aucune aide !’ hurle un des frères dans un mouvement de colère aux inflexions racistes.
Des relents de racisme, mélange malséant de douceur accueillante et de curiosité voyeuriste que nous retrouvons tardivement formulés à voix haute par le voisin de Juliette M. Derval (Jean-Pierre Darroussin), personnage dérangeant, vieil enfant vivant avec sa maman, dans le deuil impossible du père assassiné sous ses yeux pendant la guerre d’Algérie.
D’autres traumatismes, plus anciens, lourds de correspondances avec le présent, surgissent aussi au cœur de la famille. La tentative de viol subie par Juliette résonne avec un secret de famille de Juliette, des traumatismes enfouis dans le passé récent de notre histoire coloniale. Le viol d’une jeune fille de 17 ans, servante algérienne, mise en enceinte par un colon français et révélé à la maman de Juliette.
Peu à peu, la jeune femme tisse autrement les fils qui la relient aux autres, au monde : origines, passé familial en Algérie, parents proches et lointains, amitié, amour et sexe.
Il ne lui suffit pas d’être liée à Christian (Grégoire Leprince-Ringuet), responsable de l’association ; devenu un ami sincère et bienveillant. Longtemps après le viol, Juliette peut-elle faire l’amour avec cet homme qu’elle aime sans être envahie par la terreur de la masculinité, son potentiel de violence ? Comment s’abandonner enfin sans retenue ?
Vent de fraternité, précarité d’une communauté humaine
Le cinéaste emprunte ici encore une voie inédite et féconde. Il met au jour l’éveil à ma vraie vie d’une femme de la jeune génération, transfuge de classe confrontée à ses origines dans une société fracturée où affleurent aussi chagrin, haine et sentiment d’injustice, blessures non cicatrisées du passé colonial et de la guerre d’Algérie, jusque dans le présent.
Au bout du compte, Guédiguian réussit une fable politique et poétique, célébrant avec un optimisme démonstratif, la renaissance possible d’un esprit collectif. Par la fluidité de la mise en scène, mêlant embardées joyeuses, plans abrupts et plages mélancoliques et poussées de lyrisme, modulées par la partition musicale de Michel Petrossian, il rend aussi un hommage fantaisiste au don de soi et à la transmission secrète d’un pouvoir magique.
Profitons du vent de liberté qui s’insinue au cœur d’« Une femme aujourd’hui ». C’est aussi un vent de fraternité, contrariée et fragile. La précarité d’une communauté humaine menacée qui mérite tout notre attention.
Samra Bonvoisin
« Une femme aujourd’hui », film de Robert Guédiguian-sortie le 21 octobre 2026-
Sélection, Mostra de Venise 2026
A noter : Rétrospective Robert Guédiguian à La Cinémathèque Française du 19 octobre au 9 novembre 2026 ; avant-première en présence de Robert Guédiguian le 19 novembre ; programmation de 10 films du cinéaste de « Ki lo sa ? », 1985 à « La Pie voleuse », 2023 en passant par « Gloria Mundi », 2018 ou « Et la fête continue ! », 2022, notamment.
=>lien : rétrospective à la Cinémathèque Française
https://www.cinematheque.fr/cycle/robert-guediguian-1623.html
