Jean-Michel Bocquet, ancien directeur du MRJC – fédération d’éducation populaire qui a la particularité d’être gérée par des jeunes qui apprennent en même temps qu’ils gèrent et organisent leur séjour – réagit aux nouvelles annonces de violences sexistes et sexuelles qui ont eu lieu lors d’un séjour de cohésion sociale et révélé par Mediapart. « Combien de victimes faudra-t-il pour mettre fin à ce mauvais projet mal construit à la pédagogie violente et patriarcale ? » interroge-t-il dans cette tribune.
Dans un article publié de 27 novembre, Mediapart révèle qu’un encadrant du Service National Universel est suspecté de harcèlement sexuel sur une jeune engagée de 16 ans. L’article reprend les faits et interroge plusieurs protagonistes de l’affaire. Ce que raconte les personnes, l’enchainement des faits décrits montrent avec une grande justesse ce que j’ai écrit et expliqué dès 2019 sur la forme pédagogique utilisée dans le SNU : le modèle colonial.
En effet, le séjour de cohésion qui est la première étape du Service National Universel se présente comme une colonie de vacances de 14 jours encadrés par des personnels peu formés et des pairs. L’organisation y est similaire aux colos tant sur la forme juridique (Déclaration en accueil collectif de mineurs, contrats d’engagement éducatif, etc.) que sur l’organisation de la vie en groupe ou sur la manière d’agencer les successions de temps d’activités. Le SNU est pensé comme un projet pensé par l’adulte pour des adolescents que les adultes ne connaissent pas. Tout est décidé par les adultes, tout est éducatif, comme en colo, la grande différence est qu’au SNU on y ajoute une autorité forte et un décorum militaro-policier pour donner l’impression que cette colo est républicaine.
La singularité du modèle colonial est qu’il s’est construit dans le déni complet de la sexualité entre les jeunes accueillis mais aussi dans les rapports qu’entretiennent les jeunes et les encadrants qui sont souvent des pairs à peine plus vieux. La encore et en 2022, je mettais en garde à la suite du #MeeTooAnimation, sur le fait que le modèle pédagogique des colos, le fameux modèle colonial, ne permettait absolument pas de protéger les mineurs des violences qu’ils et elles pourraient subir. Dans un long article publié dans le journal de l’animation, j’explique même que le déni de la question des violences sexuelles et sexistes dans les colos est total. Il en va donc de même pour le SNU. Dans la suite des témoignages recueillis par #MeTooAnimation, mais aussi dans le texte d’Annie Ernaux le journal d’une jeune fille, qui décrit son viol par le directeur de la colo qu’elle encadrait, et les chiffres donnés par la CIIVISE, il est possible de conclure que les violences sexuelles et sexistes sont systémiques au monde des colos, elles sont donc systémiques. Le fait de prendre le même modèle pédagogique et d’y renforcer l’autorité, l’encadrement par l’ordre et la rigidité doit nous alerter très vite sur ce qui se passe et se passera dans les séjours de cohésion du SNU.
Dans l’article de Médiapart, la victime raconte avoir été rappelé par l’encadrant après le séjour de cohésion. Pour rappel, le discours général sur les relations sexuelles entre encadrants et encadrés dans les colos est : « Il n’est pas question d’avoir des relations personnelles avec des jeunes dans le cadre du séjour, du début à la fin de celui-ci. ». Ce type de discours répété publiquement et exprimé lors des formations, autorise en creux les relations personnelles après… Mais quel est l’intérêt de maintenir des relations après ? Pourquoi faudrait-il que les encadrants aient des relations avec les encadrés après le séjour ? Aucune. Ceci d’autant plus que l’organisateur, ici l’Etat, ne maitrise aucunement ce qui se passe et qu’il est incapable d’organiser un service de suite permettant aux jeunes d’être protéger des encadrants déviants. Dans l’article de Mediapart, la victime a eu la chance d’avoir un contact avec une autre encadrante, aidante… Qu’en aurait-il été si cette encadrante n’avait pas été claire dans son discours ?
Maintenir des liens à la suite des séjours, permet aussi aux agresseurs sexuels de maintenir leur emprise sur les victimes et donc d’empêcher tout parole et dénonciation des violences vécues. Les agissements de l’encadrants pendant le séjour auraient déjà dû alerter et faire l’objet d’un signalement. Quant aux suites données par les structures mêmes du SNU, elles sont absolument consternantes, elles démontrent l’incapacité de la hiérarchie du SNU à comprendre les logiques qui sont à l’œuvre dans le cadre des violences sexuelles et sexistes. L’analyse qui explique que l’agresseur s’était pris d’affection pour la victime « comme d’un père à sa fille » est affligeante et patriarcale. La comparaison est totalement douteuse.
Je me rappelle en 2019 avoir été reçu par le secrétaire d’état en charge du SNU, Gabriel Attal. A l’époque, le gouvernement en manque d’idée et cherchant des avis dissonants dans le mode de l’éducation populaire nous avait reçu mon collègue Julien et moi-même pour le Collectif Camps Colos. Nous critiquions déjà le préprojet du SNU et nous mettions en garde le secrétaire d’état sur les effets du modèle colonial. Nous lui avions expliqué que la rigidité du modèle ne permettait pas de créer des mixités. Nous lui expliquions que la cohésion vécue durant un séjour, qu’il soit de cohésion ou de vacances, était un leurre. Les dynamiques de groupes font que les sentiments sont amplifiés, que la cohésion vécue lors que séjour est très forte mais qu’elle ne dure jamais à la suite de celui-ci. Et que si le séjour est trop long, la cohésion n’existe plus… Bref, les pédagogues des colos savent que la cohésion n’est qu’un leurre. Gabriel Attal sait donc que son projet n’est que communication, image et discours pourtant, et deux secrétaires d’état, plus tard rien n’a changé. La cohésion vécue lors du séjour permet de masquer les violences notamment sexuelles et les sentiments amplifiées viennent grandement fragilisés les jeunes accueillies. Les violences sexuelles sont facilitées.
Aveugler par leurs idéologies et par l’autorité présidentiel, les secrétaires d’état au SNU poursuivent ce projet en opposition complète avec tout ce que les sciences humaines, sociales, psychologiques ou de l’éducation ont produit comme travaux. Plus grave, le SNU ne s’appuient sur aucune loi, aucun travaux parlementaires ou politiques cherchant le consensus sur ces finalités et son rôle. A refuser toute forme de débat et de questionnement, le SNU s’enlise dans la violences physiques, psychiques et sexuelles… Combien de victimes faudra-t-il pour mettre fin à ce mauvais projet mal construit à la pédagogie violente et patriarcale ?
Jean-Michel Bocquet
