« La France a-t-elle eu raison d’organiser les Jeux olympiques ?, Les innovations peuvent-elles sauver la planète ? », questionnent les lycéens de Guillaume Chevallier, enseignant en sciences physiques qui a organisé un échange avec le climatologue Jean Jouzel. Pour ce professeur du lycée Franco-Allemand de Fribourg en Allemagne, « au-delà des divers thèmes présents dans les programmes des différentes matières, ce qui [est] essentiel, c’est la démarche d’investigation, car elle favorise la coopération entre les élèves, le développement de l’esprit critique, ainsi que l’observation, l’expérimentation, la modélisation et la communication ».
Vous avez organisé un échange entre des élèves du lycée et Jean Jouzel. Comment, pourquoi ?
Le climat actuel génère beaucoup d’anxiété, et il me semble que les jeunes ont peu de visibilité dans les médias et le débat politique. Quelles sont leurs principales préoccupations face au réchauffement climatique ? Quelles sont leurs sources d’information ? Et si nous donnions la parole aux élèves en leur permettant d’exprimer directement leurs inquiétudes à un climatologue de renom ? Cet échange pourrait être enregistré et diffusé afin de toucher un large public.
Trois élèves de terminale ont eu très envie de poser des questions à Jean Jouzel : climatologue français, ancien vice-président du GIEC de 2002 à 2015, ayant largement contribué aux rapports qui ont valu à l’organisation le Prix Nobel de la Paix en 2007. Spécialiste de l’étude des climats passés grâce à l’analyse des carottes glaciaires, il a joué un rôle clé dans la compréhension du réchauffement climatique. Pour ses travaux, il a reçu de nombreuses distinctions, dont la Médaille d’or du CNRS et le Prix Vetlesen en géosciences, souvent considéré comme l’équivalent du Nobel dans ce domaine.
Quelles questions ont posé les élèves ?
Lors de cet entretien, Rania, Samuel et Lucien ont tenu à explorer trois grandes préoccupations liées au réchauffement climatique : notre société capitaliste et consumériste, l’inaction politique, et la montée de l’extrême droite et du climatoscepticisme. Jean Jouzel a mis en avant trois principes fondamentaux pour relever ces défis : sobriété, égalité et solidarité. Il a exprimé sa conviction que, malgré les obstacles actuels, la transition vers une société bas carbone est inéluctable. « On est au creux de la vague. Il ne faut pas baisser les bras », a-t-il déclaré, tout en soulignant son rêve de voir l’Europe jouer un rôle de leader dans la lutte contre le réchauffement climatique. Selon lui, ce leadership serait moteur pour le dynamisme économique des décennies à venir. Enfin, il a encouragé à ne pas céder au pessimisme, soulignant que cette transition porte en elle une forte attractivité et de nombreuses opportunités.
Les préoccupations environnementales sont-elles présentes auprès de vos élèves ?
Les préoccupations environnementales et politiques occupent une place importante chez nos élèves. Comme dans toutes les autres écoles, nous sommes confrontés à nos propres contradictions, et nos élèves se posent beaucoup de questions. Toutefois, nous mettons un point d’honneur à leur offrir des occasions de s’exprimer et de s’engager activement. Notre collègue Marjory Devaux, enseignante en sciences économiques, organise régulièrement des débats scénarisés, en classe ou en public, mêlant économie et écologie. Par exemple, les élèves ont déjà débattu sur des questions telles que : « La France a-t-elle eu raison d’organiser les Jeux olympiques ? », « Les innovations peuvent-elles sauver la planète ? »
De plus, depuis 2017, nous avons mis en place trois micro-États durables, de grands projets préparés pendant un an par les élèves : notre République Dreisam. Pendant trois jours, l’école se transforme en une véritable société autogérée, sans cours, où les élèves créent et dirigent des entreprises, instaurent une monnaie, adoptent des lois, forment un gouvernement, élisent des députés et organisent même des mariages, des procès et des événements culturels et sportifs. Une immersion unique qui leur permet d’expérimenter concrètement les dynamiques économiques, sociales et écologiques.
Quels enseignements dispensés à la jeunesse pour éduquer à la protection de la planète ?
Il est primordial que les enseignants du monde entier puissent accéder à des ressources éducatives gratuites et de qualité, ainsi qu’à une formation professionnelle fondée sur les meilleures recherches en climatologie et en pédagogie. C’est précisément la mission de l’Office for Climate Education (OCE), qui met à disposition d’excellents supports pédagogiques dans plusieurs langues. Avec l’OCE, nous avions notamment expérimenté le Climathon.
C’est au programme en physique-chimie, votre discipline ?
Au-delà des divers thèmes présents dans les programmes des différentes matières, ce qui me semble essentiel, c’est la démarche d’investigation, car elle favorise la coopération entre les élèves, le développement de l’esprit critique, ainsi que l’observation, l’expérimentation, la modélisation et la communication.
Et si, on fait cours dehors, c’est encore mieux!
Par exemple, le 06.02 à 10h23, nous avons célébré la mole, car le nombre d’Avogadro, qui représente le nombre de particules dans une mole, est de 6,02 × 10^23. Cette année, plusieurs classes se sont réunies autour du grand séquoia dans la cour de l’école, et le défi consistait à déterminer la quantité de matière de carbone présente dans cet arbre. Les élèves sont amenés à se poser de nombreuses questions !
Vous menez différents projets avec vos élèves notamment en lien avec l’environnement. Pouvez-vous nous en présenter et décrire dans quel cadre ?
Notre lycée est fortement impliqué dans l’Éducation au Développement Durable. Actuellement, une vingtaine de clubs et projets menés par les élèves contribuent activement à 15 des 17 Objectifs du Développement Durable.
Cet engagement ne date pas d’hier. En 2009, deux enseignants allemands, accompagnés d’une vingtaine d’élèves, avaient fondé une entreprise d’élèves nommée ScOLAIRE, afin d’installer, financer et gérer une centrale photovoltaïque sur le toit du lycée, un projet d’un montant de 250 000 euros. Ce sont les élèves eux-mêmes qui ont cherché les financements et installé les panneaux solaires sur le toit plat du lycée, consacrant leurs pauses et leurs samedis à cette initiative. Bien que les enseignants et les élèves fondateurs aient quitté l’établissement, l’aventure se poursuit : les élèves actuels assurent toujours la gestion financière et la maintenance de cette entreprise. L’un des facteurs clés du succès de nos projets repose sur la transmission des compétences entre élèves.De plus, la continuité de la scolarité, du collège au lycée, permet aux élèves de s’imprégner progressivement de la culture de l’établissement : développement de l’autonomie et la responsabilisation des élèves.
Enfin, il y a un véritable esprit de communauté au sein de notre école. D’anciens élèves reviennent régulièrement pour partager leurs savoirs et leurs expériences avec les nouvelles générations.
Nous avons remporté au niveau national, le Prix de l’action éco-déléguée 2022, avec une mention spéciale du jury même si dans notre école, il n’y a pas d’éco-délégués mais des élèves ODD engagés pour la réussite des Objectifs du Développement Durable).
Propos recueillis par Djéhanne Gani
La vidéo de l’entretien entre les élèves et Jean Jouzel
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