« Ce rapport a le mérite d’ouvrir des débats qui, s’ils sont bien identifiés au quotidien dans les établissements, semble étrangement peu pris réellement en compte par le politique ». Dans cet article, Bruno Devauchelle revient sur le chapitre du numérique du rapport de la Cour des comptes consacré à l’enseignement primaire.
Le chapitre du rapport de la cour des comptes sur l’enseignement primaire consacré au numérique à l’école primaire met en évidence un analyse « cruelle » de la situation. Malheureusement, une méconnaissance manifeste du contexte quotidien de travail des enseignants ne permet pas à ce rapport d’apporter des axes d’évolution sérieux basés sur une vision réelle de la place du numérique dans l’enseignement à l’école primaire. Toutefois, ce rapport a le mérite d’ouvrir des débats qui, s’ils sont bien identifiés au quotidien dans les établissements, semblent étrangement peu pris réellement en compte par le politique. C’est d’ailleurs à ce niveau politique que les préconisations semblent s’adresser. Quant aux « cruelles » critiques et aux constats, ils s’adressent à l’ensemble des acteurs du système scolaire qui pourront en faire leur « miel »…
On pourra le comprendre au travers des extraits que nous avons relevés et commentés ci-dessous :
Les critiques les plus négatives
- de nombreuses défaillances apparaissent en matière de développement du numérique dans l’enseignement du premier degré ;
- il n’existe pas de vision consolidée de l’état de développement et d’utilisation des supports numériques dans l’enseignement primaire ;
- des risques d’inégalités qui résulte de l’investissement financier inégal des collectivités territoriales ;
- face aux inégalités entre collectivités, L’Etat définit aussi des référentiels. Cependant, il n’a pas la capacité réelle (financière et légale) de mettre en place des mesures de compensation » ;
- une vision du passé de la transition numérique ;
- s’installent des situations d’équipements inutiles ou sous-utilisés car inadaptés aux besoins des enseignants qui ne peuvent être figés dans le temps ;
- des incertitudes récurrentes sur le partage des responsabilités entre État et collectivités ;
- une coordination encore très insuffisante entre ministère de l’éducation nationale et collectivités territoriales, nonobstant la question du partage de responsabilité s’agissant d’une politique de moins en moins sécable.
Analyse : chaque enseignant, chef d’établissement pourra aisément illustrer ces critiques. L’obsolescence des matériels et leur non renouvellement, l’absence de coordination entre les services de l’Etat (politiques, économiques et académiques) et ceux des collectivités. Lors de nos enquêtes de terrain nous avons souvent constaté ces « distorsions » à défaut de « dissonances ». Les discours tenus dans les strates de pilotage semblent bien souvent complaisants et peu critiques par rapport aux effets du pilotage : peut-on, quand on travaille dans des services académiques exprimer, en interne, ce qui ne va pas ? Le numérique a ouvert de nouvelles problématiques de pilotage et ce, d’autant plus, que des croyances persistantes sur l’idée de transformation pédagogique induite par le numérique (et ainsi d’efficacité) ne sont pas vérifiées et analysées au quotidien…
Les préconisations
- Tirer le meilleur parti du numérique au service de la pédagogie pour une meilleure efficacité ;
- les pratiques usuelles ne suffisent pas pour « une vie épanouie » ;
- revoir profondément les méthodes et les outils nécessaires pour une nouvelle pédagogie, outils qui doivent pouvoir évoluer rapidement dans le temps compte tenu de la rapidité de leur obsolescence ;
- une technologie en constante évolution qui nécessite une adaptation permanente des outils au service de l’éducation ;
- ce qui implique impérativement la mise en place d’une nouvelle stratégie avec un seul niveau de responsabilité dans l’utilisation et le déploiement du numérique à l’école ;
- il n’existe que peu d’études permettant d’apprécier l’impact des outils numériques sur les apprentissages des élèves, […] , une évaluation dénommée ELAINE, est en cours et devrait déboucher début 2025 ;
- plusieurs mesures s’avèrent nécessaires pour davantage adapter les équipements numériques aux besoins pédagogiques en les mettant pleinement au service des apprentissages. Il convient d’assurer une progressivité de l’usage de numérique éducatif afin de prendre en compte les facteurs de développement et de bien-être de l’enfant.
Analyse : Alors que l’on attend les résultats de l’enquête ELAINE (pas ceux de 2022, mais ceux de 2025 bien sûr), il serait bon que les auteurs du rapport refassent un peu le parcours historique de la place du numérique à l’école primaire. Il serait aussi nécessaire qu’ils abandonnent l’idée de nouvelle pédagogie et de nouvelle efficacité dont on a pu montrer qu’elles étaient en décalage avec les réalités pédagogiques et techniques. Alors que ce numérique est dans la loi depuis 2005 (socle commun), que s’est-il passé en vingt années ? Le rapport met bien en évidence que la première faiblesse est celle de l’équipement et son suivi (maintenance, mise à jour etc.), mais au-delà, rien ! L’élément le plus spectaculaire, le plus important de ce rapport est celui qui parle d’une « nouvelle stratégie avec un seul niveau de responsabilité ». Si la stratégie proposée par la DNE attend encore dans les tiroirs qu’elle soit un vrai vadémécum du quotidien, on peut rêver d’un changement d’organisation et donc de responsabilité. Là encore nous avons pu constater sur le terrain cette dilution et cette méconnaissance voire ignorance de ces lignes de responsabilité.
Nous l’avons observé depuis longtemps au sein des services académiques ou de l’Etat, le numérique est un parent pauvre en regard des « fondamentaux » et l’objet de fortes dissensions entre acteurs des services de l’Etat. Les besoins de la société en matière de numérique sont mis en avant, mais les freins à une réelle mise en place basée sur un projet durable sont multiples. L’opposition actuelle entre la protection de la jeunesse (bien-être, écrans etc.) et les enjeux économiques de concurrence et de souveraineté numérique (il faut des cerveaux aussi pour développer un numérique souverain), est loin d’être levée et aussi réellement soulevée de manière constructive, elle l’est plutôt de manière conflictuelle. Ce rapport de la Cour des comptes montre ses limites, liées à ses missions. Dans le même mouvement elle confirme que l’institution scolaire ne peut aller au-delà des contraintes imposées d’en haut…
Bruno Devauchelle
