L’entreprise, d’apparence modeste, a de quoi surprendre par la précision de la recherche et la grâce de l’écriture car Gabriela Trujillo s’attache à une création en cours (8 films en 30 ans), au travail d’un auteur déjà mis en valeur à ses débuts par Jordan Mintzer, critique américain, dans un ouvrage passionnant, ‘Conversations avec James Gray’, publié en 2011.
En réalité, dès « Little Odessa » en 1994, premier long métrage et Lion d’Argent à la Mostra de Venise, James Gray acquiert une reconnaissance grandissante, assez aisément en Europe et en France en particulier, beaucoup plus difficilement aux Etats-Unis.
Pouvoir de séduction des genres
Les deux livres, avec le recul du temps, et des approches différentes (celui de Mintzer faisant la part belle au travail collectif qui préside à la naissance des quatre premiers films avec les témoignages d’une quinzaine de collaborateurs) éclairent le parcours obstiné d’un cinéaste farouche, sincèrement engagé dans un combat lucide pour gagner, contre la marchandisation dominante de son art, en particulier à Hollywood, la liberté de créer un cinéma à la mesure de ses exigences esthétiques et éthiques.
D’où vient donc la force d’attraction des films de James Gray ? De sa capacité magistrale à raconter une histoire, mêlant la dimension intime, la charge émotionnelle, le poids des origines et l’ancrage social, tout en maintenant les cadres apparents du classicisme ?
De son aptitude virtuose à s’emparer de tous les genres sans s’y réduire ? Ainsi renouvelle-t-il tour à tour le film noir avec sa trilogie autour de gangsters, de mafieux ou d’entrepreneurs corrompus et des lois claniques aussi ravageuses que la transmission familiale ou les rapports de classes (« Little Odessa », « The Yards », « La nuit nous appartient ») ; le drame d’amour d’un homme rêvant de sortir de son (passé) présent familial et social, entravé dans le choix (espéré) entre deux femmes, la possible et l’impossible (« Two Lovers ») ; l’épopée tragique autour du combat contre la misère et l’exploitation sexuelle d’une jeune migrante polonaise venue (avec sa sœur) tenter sa chance aux Etats-Unis dans les années 20 (« The Immigrant ») ; le film d’aventure, historique encore, autour de l’expédition légendaire d’un colonel britannique dans la forêt amazonienne à la recherche d’une cité perdue pendant la période victorienne (« The Lost City of Z ») ; la science-fiction autour d’un jeune astronaute ultra-préparé, missionné pour faire revenir sur terre un astronaute hors pair (son père) porté disparu avec son équipage en route pour Neptune (« Ad Astra ») ; le ‘roman d’apprentissage’ à forte connotation autobiographique, autour d’un gamin new-yorkais curieux et déluré, entre besoin d’amitié sans exclusive, découverte de l’injustice sociale, raciale et … paternelle, quête de figure affectueuse faisant autorité et soif d’émancipation artistique (« Armageddon Time »).
Sources d’inspiration à foison
James Gray est né à New-York en 1969, dans une famille vite déchirée (où pèse le passé des grands-parents paternels ayant débarqué à Ellis Island, fuyant la Russie, une région appelée alors la Galicie, l’Ukraine aujourd’hui, à la suite de terribles pogroms). James Gray reconnaît très tôt un goût pour le cinéma. Il quitte régulièrement sans le dire à ses parents son quartier, majoritairement ouvrier à l’époque, du Queens, prend le train avec son ami pour Manhattan et la salle art et essai où il se souvient avoir vu, très jeune « Stars War », « Superman », « Rocky », « Les Dents de la mer ». Et éprouvé le grand choc, comme il le confie à Jordan Mintzer, c’est la vision de « Apocalypse Now » de Francis Ford Coppola, à l’âge de dix ans. Le film à l’origine de sa passion pour le cinéma. ‘Un film vraiment différent des autres. Il a plus ou moins changé ma vie’. Les raisons : il mélange vérité et spectaculaire. Il y a du sang et un traitement des questions morales et une ambition philosophique… tout en restant un divertissement, particulièrement réussi sur le plan visuel avec un travail inédit sur la lumière. James Gray ne fait spontanément état de son immense culture cinématographique, entre autres. Une cinéphilie précoce forgée dans l’indépendance que son admission en tant que boursier à l’Université USC de Californie n’affecte pas tant il s’agit selon lui d’un apprentissage de la technique.
Ce qui frappe c’est l’imprégnation des grands classiques, des fondateurs (Méliès, Griffith…) aux ‘maîtres’ des générations précédentes, d’Hitchcock ou Wilder à Kurosawa, de Fellini à Scorsese, de Visconti à Bertolucci ou Chabrol… Toujours avec le souci précieux et émouvant de décrire la finesse d’un retournement narratif chez l’un ou l’intensité d’un regard-caméra modifiant la relation du public à un personnage, rendu brusquement à son humanité (ainsi de Kim Novak dans le rôle de Madeleine dans « Sueurs froides » où elle nous prend à témoin du pouvoir repris sur sa vie juste avant de dire la vérité à Scottie, incarné par James Stewart).
Foison de références musicales, il monte à Paris en 2019 l’opéra de Mozart « Les noces de Figaro et accorde une importance notable aux compositions musicales comme motifs de ses fictions) et littéraires de Shakespeare à Dostoïevski, de Melville à George Eliot. Des influences souterraines glanées au fil des échanges, affleurant dans des films habités par les mêmes obsessions.
Approches subtiles sur l’œuvre du ‘dernier des classiques’
Avec une finesse et une sensibilité extrême aux subtilités de la création, Gabriela Trujillo met en lumière l’étrange place qu’occupe aujourd’hui James Gray en maître du classicisme à Hollywood, largement célébré de ce côté-ci de l’Atlantique, parfois mal reconnu dans son propre pays, voire malmené en tant qu’auteur dangereux, à l’heure où le ‘Nouvel Hollywood ne mise (presque) que sur les ‘franchises’.
Cultivant jusqu’à l’épure les formes classiques de la narration, à chaque film renouvelées, Gray travaille les thèmes qui l’obsèdent dont l’essayiste décrit de façon lumineuse (et très visuelle) les variations de motifs avec cette question récurrente : que peuvent transmettre les êtres humains, les hommes en particulier, dans une société fondée sur la violence, construite sur l’injustice et les rapports de force entre classes ?
Quoi que tentent les protagonistes (majoritairement masculins, encore soumis aux normes d’un patriarcat en crise), ils ne peuvent abolir le passé, la honte des origines, le jeu interminable de la transmission filiale brisée entre les pères et les fils ou entre des figures de remplacement.
On songe souvent aux ressorts de la tragédie classique (‘je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne’) alors que les personnages se battent, le conflit interne et le conflit externe émergeant sous nos yeux comme une prise en tenaille qui les empêche d’échapper au déterminisme. Même si les failles et les fragilités masculines mises au jour nous touchent autant que les belles et fortes figures féminines (amantes fougueuses, mères solides, généreuses, ancrées dans le réel tourmenté, gardiennes du seuil de la famille menacée), ou que les instants fiévreux de fêtes sensuelles et jouissives nous entraînent dans leur sillage euphorisant, nous savons qu’il est trop tard.
Civilisation en question, échec du rêve américain
En couplant deux fictions d’exploration (« The Lost City of Z », « Ad Astra »), Gabriela Trujillo ouvre de nouvelles pistes pour saisir la pensée à l’œuvre dans le cinéma de James Gray. En choisissant d’adapter l’histoire vraie du colonel Percy Fawcett, célèbre explorateur britannique à la recherche obstinée d’une cité perdue en forêt amazonienne à l’ère victorienne, Gray met en scène avec profondeur la relation complexe qui le lie à Nina, épouse aimée et aimante, mère affectueuse et attentive, femme hardie et assumant avec panache son indépendance. Il nous montre ainsi comment l’aventurier privilégie cependant son propre désir d’un autre monde possible, sur les traces d’une civilisation disparue, son besoin éperdu de reprendre son rang dans une société hiérarchisée tout en lavant le déshonneur engendré par la conduite indigne d’un père alcoolique ; privilégiant aussi cette ambition qu’il transmet à son fils aîné Jack sans se demander s’il ne force pas cet adolescent à adhérer à son projet au point de l’emmener avec lui lors de la dernière expédition dont aucun ne reviendra.
Bien plus, en introduisant une séquence magistrale au cours de laquelle Fawcett mobilisé sur le front pendant la Première Guerre mondiale conduit son bataillon au massacre ; une expérience de boucherie à laquelle il survivra ; et qui interroge la mission supposée civilisatrice de l’Empire coloniale britannique face aux peuples autochtones. Dans le même temps, Gray ajoute à son personnage une dimension critique car ce dernier revendique haut et fort devant la communauté scientifique scandalisée sa certitude de l’existence d’une civilisation différente de celle, dominatrice et exterminatrice, des colonisateurs…
Dans un autre registre exploratoire, nous sommes au XXII ème siècle la mission de Roy, astronaute aguerri, impassible et bridant toute émotion, n’est pas seulement une affaire scientifique (retrouver une équipe d’explorateurs interstellaire jusqu’à Neptune), c’est aussi une affaire d’Etat (la patrie serait en danger si le programme n’est pas récupéré), c’est encore un voyage oedipien (le chef de l’équipage, astronaute légendaire, follement réfractaire à tout retour en arrière, c’est son père).
Prenant en charge avec maestria ses enjeux multiples de son film d’anticipation, Gray parvient à figurer les ‘paysages’ traversés et les intérieurs habités des vaisseaux spatiaux et des stations de transbordement dans un style déshumanisé et rationnalisé, propre au devenir mercantile de l’idéal de la Nasa et des pères fondateurs de la conquête spatiale.
Au même titre que la déroute de la conquête coloniale, « Ad Astra » » livre ici ‘l’image spectaculaire d’un cauchemar civilisationnel, la voracité d’un père et, à travers lui, d’un pays qui a trahi l’enthousiasme des espérances placées dans le rêve américain’, selon la formulation cinglante de l’écrivaine.
Tout le travail artistique de James Gray en témoigne à ce jour et le cinéaste ‘matérialiste’ se veut le dépositaire lucide de l’inquiétude, des joies et des peines, de celles et de ceux qui souffrent de ce délitement à l’échelle mondiale de la communauté humaine. Une exigence qui ne renonce jamais à la transcendance.
Et le cinéaste de répéter, à chaque occasion depuis ses débuts, la conviction, partagée avec la romancière George Eliot, que « le but de tous les arts est l’extension de notre compassion ».
Samra Bonvoisin
*Filmographie (éditions DVD & Blue-Ray disponibles pour tous les films)
– « Little Odessa », 1994
– « The Yards », 2000
– « La nuit nous appartient », 2007
– « Two Lovers », 2008
– « The Immigrant », 2013
– « The Lost City of Z », 2017
– « Ad Astra », 2019
– « Armageddon Time », 2022
*Livres
– « James Gray-Sous le signe de Saturne » de Gabriela Trujillo, Capricci, 2025
– « Conversations avec James Gray » de Jordan Mintzer, complétés par entretiens avec acteurs, producteurs, directeurs de la photographie, compositeur, décorateur, ouvrage bilingue, éditions Synédoche/La Nouvelle Chambre Claire, 2011
