Comment est né ce livre ? Pouvez-vous en présenter l’intrigue ?
Nous aurions pu rédiger un énième essai sur l’école … Nous y avions d’ailleurs pensé ; quelque chose comme “10 idées pour la pédagogie de demain” ! Cependant, nous nous sommes dit que cela avait été déjà écrit, et que pour autant, année après année les rentrées des classes continuaient à se ressembler. L’idée qu’il fallait créer de nouveaux récits collectifs pour impulser des changements a alors fini de nous convaincre : nous avons écrit un docu-fiction se déroulant en 2042. Camille, journaliste, suit le quotidien d’un établissement scolaire, désormais appelé complexe, profondément bouleversé à la suite de grandes refontes politiques. L’univers du livre se situe dans le courant Solarpunk, il propose une anticipation optimiste de l’avenir, notamment en ce qui concerne les grands enjeux du XXIe siècle : le changement climatique, les inégalités sociales ou encore le retour de régimes autoritaires en Occident.
Un de vos chapitres daté de 2043 s’intitule « être enseignant ». En 2043, à quoi ressemble le métier dans votre roman ?
Ce qui est sans doute essentiel, c’est la continuité avec le métier d’aujourd’hui : les enseignants débattent, s’interrogent, se demandent continuellement ce qui peut fonctionner pour faire grandir et progresser les élèves. Il semble cependant qu’en 2043, ils aient les conditions matérielles, le temps et la reconnaissance pour rendre ce doute fécond.
Comme le dit une enseignante du récit “avant, enseigner (dans le secondaire), c’était courir”. Courir après plus de 200 élèves par année, courir après des examens à faire réussir aux élèves sans être sûr de pouvoir consolider les apprentissages. Nous avons essayé d’imaginer des équipes plus resserrées, de 9 enseignants en charge du suivi des mêmes 100 élèves d’âges différents (de 15 à 18 ans pour le niveau lycée). Parmi ces 100 élèves, les enseignants sont référents d’une dizaine d’élèves et s’assurent du bon déroulement de leurs apprentissages. Ainsi le métier oscille davantage entre l’accompagnement individuel à échelle humaine et la transmission au niveau collectif par des pédagogies adaptées.
La carrière d’un enseignant n’est plus une trajectoire pré tracée mais elle peut être déviée pour mieux exercer la mission principale d’enseignement. Les enseignants peuvent être régulièrement déchargés d’une partie de leurs missions d’enseignements pour être médiateurs scolaires (l’équivalent des actuels CPE), formateurs, inspecteurs, pilotes de missions académiques, postes de direction, ou même siéger au sein de la nouvelle assemblée en charge des questions d’éducation (qui a remplacé le ministère de l’Education Nationale). La nouveauté est que toutes les personnes au sein du système éducatif ont une mission d’enseignement effective devant élèves. Une manière pour nous de mettre la pédagogie au cœur de ce système éducatif renouvelé.
Les conditions de travail telles que les revenus, le nombre d’heures, etc. sont une partie peu évoquée dans notre roman. Le combat aujourd’hui pour changer l’éducation se cristallise principalement autour de ces questions. C’est bien sûr essentiel et nous le soutenons vivement, à condition qu’il ne fasse pas l’économie de la pédagogie, ce travail difficile mais nécessaire d’émancipation des individus à travers les apprentissages.
Parlez-nous du personnage d’Aminata Koné, ministre de l’Education d’un ministère qui a disparu.
Aminata Koné est une figure marquante, à la fois par son parcours personnel et par son héritage politique. Fille d’ouvriers maliens installés à Aubervilliers, elle a incarné la possibilité d’ascension sociale par l’école, tout en dénonçant sans relâche les illusions de la méritocratie. Professeure de français pendant trente ans, militante associative, puis ministre de l’Éducation nationale, elle a toujours placé la pédagogie et la démocratie au cœur de son combat.
Ce qui la distingue, c’est sa volonté politique : elle est la première ministre de l’Histoire française à avoir mené un projet de loi supprimant son propre poste. Ainsi, elle donne naissance au CNEP (Conseil National de l’Education Permanente), une chambre parlementaire inédite, conçue pour sortir l’éducation de la logique électoraliste et des réformes précipitées. Elle revendique une « utopie assumée » — l’idée que l’école devait être un lieu d’émancipation, de culture partagée et de respect de notre humanité commune. Aminata Koné, c’est donc plus qu’une ministre : c’est une passeuse. Elle a initié un mouvement, ouvert une brèche où se sont engouffrés des enseignants, des parlementaires, des citoyens.
Bien sûr, tout le monde n’adhère pas aux propositions faites sur l’école mais ce fonctionnement permet au moins de raviver les débats sur l’éducation, en dehors des polémiques qui jaillissent à chaque drame. L’éducation devient (ou redevient) un sujet qui intéresse la société. Si son œuvre est collective, elle en a été l’impulsion fondatrice. Jusqu’à sa mort, elle a rappelé que l’éducation n’est jamais un acquis figé, mais un processus démocratique vivant mais aussi tendu où les désaccords sont féconds et porteurs de sens.
Quels autres changements caractérisent l’école de demain ?
Il est difficile de répondre à cette question par une liste exhaustive tant la société et l’école dans cette projection ont évolué conjointement en l’espace de quelques années. Par ailleurs, ces changements ne sont pas isolés mais alimentent un projet global. Nous préférons laisser un peu de suspense… et nous invitons donc les lecteurs du Café à se plonger dans cette société de 2043 pour découvrir ces changements. Nul doute que certains feront réagir et c’est tant mieux car ce sera l’occasion de raviver un peu les questions autour de l’éducation.
Imaginer l’école en 2043 : est-ce une utopie ou un espoir ?
Ni une utopie ni un espoir, plutôt un cheminement. Une utopie rendrait le propos peu crédible : quelque chose d’inatteignable car trop parfait, figé dans un monde qui ne sera jamais réalité. Un espoir, davantage qu’une utopie, mais qu’est-ce que l’espoir sans action concrète ? Les idées avancées dans ce docu-fiction s’ancrent dans des expérimentations déjà en cours au sein de certains établissements et dans un travail de réflexion déjà mené par la recherche en sciences de l’éducation et en sociologie. Imaginer l’école de demain c’est donc pour nous un cheminement à part entière sans partir de nulle part mais en s’autorisant tous les possibles.
Au-delà de l’école, c’est bien une vision de la société que vous portez. Laquelle ?
Celle d’une société où l’école est le terreau d’un futur souhaitable et collectif : c’est à l’école qu’on apprend la démocratie, l’écologie, en mixité sociale. Aujourd’hui, construire une société démocratique, écologique et sociale n’est plus un souhait idéologique utile, c’est à l’évidence une nécessité pour garantir des lendemains viables. Tout a déjà été dit pour rendre l’avenir plus durable… mais tout reste à faire. Un peu comme en pédagogie, finalement !
Propos recueillis par Djéhanne Gani
Et si on imaginait l’école de demain ? Éditions École vivante 28/08/2025 EAN13 9782366381443
