Edwige Chirouter nous embarque dans son aventure philosophique sur un voilier : « Le programme « PhiloMaris » illustre parfaitement ce que pourrait être cette « école philosophique » : un lieu – une oasis – où l’on apprend à penser par soi-même et avec les autres, dans une éthique du dialogue et de la coopération. Une école qui forme des esprits critiques, sensibles, ouverts au monde, à sa diversité et à sa complexité. » La professeure des universités en philosophie et sciences de l’éducation et titulaire de la Chaire Unesco « Pratiques de la philosophie avec les enfants, une base éducative pour le dialogue interculturel et la transformation sociale » fait le récit de cette aventure pour le Café pédagogique.
Imaginez : passer une semaine à bord d’un voilier avec des enfants québécois et autochtones, à sillonner les eaux du fjord du Saguenay tout en partageant des moments de philosophie, de navigation, de contemplation de la nature et de vie collective. Un rêve ? Pas pour le programme « PhiloMaris », qui rend cette expérience bien réelle.
Porté par deux chercheurs engagés et passionnés – Arnaud Gagneur, pédiatre et chercheur à l’université de Sherbrooke, et Mathieu Gagnon, professeur de philosophie à l’université Laval – le programme « PhiloMaris » offre chaque année à des jeunes la possibilité de vivre une aventure hors du commun. Et j’ai eu la chance d’embarquer avec eux.
Une semaine hors du temps
Début septembre, je suis montée à bord du voilier pour une traversée de six jours en tant que titulaire de la Chaire Unesco sur la philosophie avec les enfants. Cette semaine figure désormais parmi les plus marquantes de ma vie professionnelle.
Nous étions une vingtaine à bord : cinq adolescents de Granby (sud du Québec), quatre jeunes issus de la communauté autochtone Wolastokiyik, quatre membres d’équipage, deux réalisateurs venus filmer un documentaire (Les enfants du fleuve), et nous, trois chercheur·es, chargés d’animer les ateliers de philosophie, de concevoir des outils pédagogiques contextualisés et transposables, et d’analyser l’impact possible de cette expérience sur les enfants et leurs familles.
Une utopie éducative en action
L’objectif de « PhiloMaris » ? Offrir – gratuitement par des subventions publiques et le soutien de l’association « EcoMaris » – aux jeunes de plusieurs communautés une immersion totale dans une nature grandiose, les inviter à réfléchir ensemble aux grands enjeux du monde – notamment écologiques et interculturels – et expérimenter une autre manière d’apprendre, loin des murs d’une salle de classe.
La vie sur le voilier implique une coopération de tous les instants. Chacun/chacune – enfants comme adultes – participe à la navigation, à la préparation des repas et au ménage. Le quotidien est aussi rythmé par des ateliers de discussions philosophiques inspirés de contes et des légendes du territoire, ainsi que par des activités de découverte de l’écosystème du fjord (époustouflant, sublime).
Mais au-delà de l’aventure collective et du cadre exceptionnel, c’est la rencontre interculturelle qui rend cette expérience si forte. Bien que tous soient Canadiens, les enfants issus des communautés autochtones et ceux de Granby ne se connaissent pas vraiment. Certains jeunes avaient même des clichés très naïfs – voire stéréotypés – sur leurs camarades des Premières Nations (ils s’attendaient presque à les voir embarquer avec plumes et calumet de la paix !) jusqu’à ce qu’ils vivent avec eux, mangent avec eux, rient, s’entraident, s’émerveillent et pensent ensemble.
Une philosophie pirate
Ce projet m’a immédiatement rappelé une métaphore que j’utilise souvent dans mes recherches sur la philosophie avec les enfants : celle d’une « philosophie pirate ». En effet, la philosophie telle qu’elle est enseignée à l’école reste élitiste, réservée à certains milieux, excluant encore trop souvent les enfants et les jeunes des milieux populaires (pas de philo en bac pro en France par exemple). Les ateliers de philosophie avec les enfants – dès la maternelle et pour toutes et tous – viennent alors bousculer ce logiciel excluant. Ils sont comme des actes de piraterie éducative : ils détournent les règles et normes établies pour proposer une autre voie, plus démocratique, inclusive et vivante.
Ces pratiques nous donnent même un paradigme éducatif pour toute l’école au quotidien en instaurant par exemple une éthique de relation à l’enfant comme sujet et une pédagogie de la coopération intellectuelle. La philosophie avec les enfants nous donne ainsi le modèle de ce que j’appelle une « école philosophique » au service du développement de la pensée critique, au service des valeurs de démocratie et de fraternité dans une perspective véritablement pluriverselle sans reproduire les processus de domination et d’invisibilisation.
Le programme « PhiloMaris » illustre parfaitement ce que pourrait être cette « école philosophique » : un lieu – une oasis – où l’on apprend à penser par soi-même et avec les autres, dans une éthique du dialogue et de la coopération. Une école qui forme des esprits critiques, sensibles, ouverts au monde, à sa diversité et à sa complexité.
Une lueur d’espoir
Durant ces quelques jours, nous avons formé une micro-société éphémère, comme celle des pirates : égalitaire et auto-organisée, où règnent l’écoute, le dialogue, la solidarité et l’émerveillement devant la beauté du monde. Dans un contexte éducatif fragilisé par des politiques libérales de destruction des services publics, cette aventure ressemble à une véritable utopie – mais une utopie réalisable.
On en ressort revigoré.es, avec un profond espoir : celui de voir ce type d’expériences se multiplier ailleurs, partout, pour que d’autres enfants, dans d’autres lieux, puissent à leur tour vivre une éducation citoyenne vraiment émancipatrice, interculturelle, écologiste, profondément humaine.
Edwige Chirouter
Le site du projet :
https://ecomaris.org/projets/philomaris
Le site de la Chaire Unesco :
https://www.chaireunescophiloenfants.univ-nantes.fr
Dernière publication : À quoi pense la littérature de jeunesse ? Des enfants, des questions, des histoires. L’École des lettres, 2025
