Une fracture manuel/intellectuel, académique/pratique cultivée par le système éducatif
Une rupture existe entre les apprentissages scolaires et les savoir-faire pratiques. L’ouvrage, rappelle qu’il y a une quarantaine d’années, l’enseignement manuel et technique (EMT) permettait aux élèves de mobiliser leurs connaissances de manière concrète et transdisciplinaire : couture, cuisine, vannerie ou mécanique faisaient le lien entre les cours de mathématiques, de sciences, d’histoire ou de français. Il ne s’agit pas d’opposer les savoirs intellectuels aux savoir-faire artisanaux, mais de comprendre que l’un nourrit l’autre.
Depuis, ces pratiques ont disparu des programmes, laissant place à une éducation essentiellement théorique, centrée sur la performance académique. « Au sein du système éducatif, tout a été fait pour rompre le lien entre les apprentissages et la pratique manuelle », affirme Gabrielle Légeret qui dirige l’ouvrage et est fondatrice de l’Or dans les mains, une association qui sensibilise les élèves aux métiers manuels.
L’ouvrage souligne un déséquilibre profond dans l’évaluation des élèves : l’intelligence manuelle, créative, sensible, n’est ni reconnue ni encouragée. Le système scolaire reste calibré pour des élèves qui maîtrisent les codes académiques. En matière de résultats comme d’orientation, les élèves français sont jugés principalement sur leurs performances scolaires qui se fondent sur ces codes.
Réintégrer des activités artisanales et manuelles dans les programmes scolaires, ce serait non seulement renouer avec une tradition éducative plus complète, mais aussi ouvrir de nouvelles perspectives aux élèves. L’orientation doit s’appuyer sur une vision plus large des talents, en incluant pleinement les métiers manuels parmi les voies d’excellence. C’est une manière de leur redonner confiance, de valoriser des talents différents, et de faire émerger d’autres types de parcours professionnels.
Des enjeux éducatifs, sociaux et économiques
Ce livre ne se contente pas de poser un diagnostic : il donne la parole à celles et ceux qui expérimentent d’autres approches. Une professeure d’arts plastiques, une animatrice de potager scolaire, une inspectrice, un compagnon menuisier, une directrice de campus ou encore la fondatrice de l’initiative « Artisans d’avenir » partagent leurs expériences de terrain et leurs convictions. Tous plaident pour une reconnaissance de l’intelligence manuelle comme une compétence essentielle du XXIe siècle.
Au-delà de la sphère éducative, le livre aborde les conséquences concrètes de la dévalorisation des savoir-faire manuels. La désindustrialisation a conduit à une perte massive de compétences en France, ce qui complique aujourd’hui toute volonté de réindustrialisation. La production locale devient difficile, non seulement à cause des coûts, mais aussi parce que les savoir-faire ont disparu, faute de transmission.
Les auteurs insistent sur la nécessité de préserver, transmettre et développer ces compétences, qui sont autant de richesses culturelles, économiques et écologiques. Relocaliser la production, réparer plutôt que jeter, concevoir de manière durable : les métiers manuels ont un rôle central à jouer dans les grandes transitions à venir.
Vers une revalorisation des métiers manuels
À travers une approche documentée, pédagogique et engagée, En finir avec les idées fausses sur les métiers manuels et de l’artisanat démontre que la valorisation de ces métiers n’est pas seulement une question de justice sociale, mais un levier majeur pour repenser l’école, l’économie, et plus largement notre rapport au travail et au monde. L’accent est porté sur les « fondamentaux » de l’école dès les premières années, entendu comme lire, écrire, compter. Ces savoirs essentiels font partie des missions de l’Ecole bien sûr mais cette hiérarchie renforcée par les réformes récentes, écarte d’autres dimensions essentielles. Qu’est-ce qu’un savoir fondamental et qui décide de cette hiérarchie des savoirs ?
Redonner leur place aux pratiques artisanales, c’est affirmer qu’il existe une pluralité de talents et de formes d’intelligence. C’est aussi permettre à chaque jeune de trouver sa voie, en lien avec ses aptitudes profondes, qu’elles soient manuelles, sensibles ou intellectuelles.
Djéhanne Gani
En finir avec les idées fausses sur les métiers manuels et de l’artisanat, sous la direction de Gabrielle Légeret, Editions de l’atelier, 2025
- ISBN 2708295128
