La menace du stéréotype et ses conséquences
Pour répondre à cette question, l’autrice commence par définir le concept de « menace du stéréotype ». Identifié par Claude Steele et Joshua Aronson en 1995 ce phénomène permet de mettre en évidence le poids des stéréotypes dans la construction de l’identité. Les deux chercheurs ont en effet démontré que la confiance en soi est tellement altérée par les préjugés négatifs associés au groupe dont on fait partie qu’on finit pas les croire fondés et leur donner raison.
Les stéréotypes de genre n’échappent pas à cette menace. « Leurs poids sur le développement personnel est largement documenté » explique l’autrice. Une récente enquête menée par l’institut des politiques publiques (IPP) a mis en évidence que si à « l’entrée en CP les filles et les garçons affichent les mêmes niveaux en mathématiques » l’écart entre les unes et les autres se creuse rapidement ensuite « sans qu’aucun facteur socioculturel, géographique ou autre ne permet[te] d’expliquer cette tendance unanime ». L’IPP en conclut que les stéréotypes de genre sont, du moins en grande partie, responsables de ce retard des filles. C’est parce qu’elles ont intégré l’idée qu’elles sont moins intelligentes que les garçons, et donc moins bonnes en mathématiques, que les filles finissent par devenir, effectivement, moins bonnes en mathématiques.
Mais les garçons sont eux aussi aux prises avec la menace du stéréotype. Une expérience menée en 2005 par Anne M.Koenog et Alice H.Eagly a ainsi démontré que les hommes ont « si bien intériorisé l’idée qu’ils seraient moins intelligents socialement » que les femmes « qu’ils finissent par autosaborder leurs capacités » dans ce domaine. Autrement dit, c’est parce qu’ils se pensent « moins intelligents socialement », que les garçons, finissent, eux, par devenir, effectivement, « moins intelligents socialement ».
En termes de choix d’orientation, on mesure aisément les mécaniques qui se mettent en place très tôt par ces biais et vont agir comme de véritables déterminants. Carrières dites « féminines », carrières dites « masculines », les représentations ont du mal à évoluer et prendre des chemins de traverse n’est pas facile : « la construction de notre monde autour de stéréotypes de genre laisse beaucoup de gens sur la route » déplore l’autrice.
Omniprésence des stéréotypes de genre dans la littérature de jeunesse
Les stéréotypes de genre sont bien sûr présents dans de nombreux supports destinés aux enfants (films et dessins animés, publicités, chansons, jouets…), mais ils « fonctionnent particulièrement bien en littérature jeunesse ». Notamment, explique l’autrice, en raison d’une « forme de conservatisme éditorial » qui préfère parier « sur des recettes qui fonctionnent » plutôt que de prendre le risque de bousculer les schémas narratifs traditionnels.
Même si d’autres livres, plus égalitaires et plus inclusifs, commencent, heureusement, à exister (on en trouve plusieurs références en fin de chaque chapitre de l’ouvrage), les stéréotypes genrés continuent donc d’être très présents dans les fictions pour enfants, infusant insidieusement leurs normes inégalitaires dans les esprits des jeunes lecteurices. Pour les déconstruire et les combattre, il faut apprendre à les identifier et à repérer les personnages ou les situations à travers lesquel·les ils se manifestent.
Identifier les stéréotypes de genre pour les déconstruire
Pour ce faire l’autrice propose de classer les stéréotypes en plusieurs grandes catégories qui servent d’entrées aux huit chapitres du livre.
La première partie commence par décrypter les principaux stéréotypes associés aux personnages féminins (et ils sont nombreux !) : schroumphettes sans individualité, demoiselles en détresse et sans agentivité, princesses capricieuses et colériques, figures maternelles dévouées, héroïnes condamnées au silence ou sans cesse interrompues (même lorsqu’elles ont le rôle principal)…
La partie suivante propose un zoom sur le mythe de la rivalité féminine : marâtres narcissiques et jalouses, guerres entre sœurs, commérages, crêpages de chignons et misogynie intériorisée. Seront ensuite évoqué·es le sexisme (et le manque de diversité) dans les illustrations ; l’invisibilisation par le langage ; les stéréotypes imposés aux garçons, ou au corps féminin ; les représentations figées de l’amour et de la parentalité. Il y a de quoi faire… et défaire ! L’autrice s’y attelle, et emporte ses lecteurices dans l’élan de cette déconstruction.
Un ouvrage nourri de références et très accessible à la fois
L’ensemble est nourri de nombreuses lectures (dont on trouvera si besoin les références dans la bibliographie) mais très accessible. Etayé de nombreux exemples, qui parleront à toustes, et plein d’humour, il parvient, en effet, à transformer des concepts parfois complexes en outils d’analyse dont chacun·e pourra s’emparer, y compris dans le cadre d’un travail mené en classe.
Pour aider à la circulation, une table des matières très claire rappelle les différents points saillants évoqués : on pourra ainsi aisément naviguer de l’un à l’autre en fonction du thème que l’on souhaite aborder.
A signaler enfin les illustrations de Fanny Vella, qui soulignent les propos avec beaucoup d’humour, elles aussi, et pourront constituer de formidables supports pour amorcer une réflexion avec des élèves.
Un « guide » fort précieux « pour comprendre et combattre les clichés sexistes » qui rejoint parfaitement un objectif transversal de l’ensemble des programmes d’enseignement des premier et second degrés, et spécifique du programme d’EVARS : « Lutter contre les discriminations : sensibiliser aux stéréotypes, notamment de genre, et promouvoir l’égalité et le respect entre les sexes ». D’autres représentations sont possibles, d’autres lectures existent ; il faut apprendre à s’en emparer.
Claire Berest
« Albums jeunesse et diversité : peut mieux faire ». A retrouver sur le site du Café pédagogique.
