Petit rappel : le pass culture, individuel d’abord, collectif ensuite, a été inventé par Rima Abdul Malak, alors conseillère culture d’Emmanuel Macron à partir de 2019, devenue en 2022 sa Ministre de la Culture, dans une volonté très nette de démocratiser la culture, essentiellement en direction des jeunes de tous les milieux sociaux. Une volonté affichée d’investir dans l’éducation artistique, dont témoignent fortement les budgets de 2023 et 2024.
Plusieurs pass culture individuels (une somme attribuée à chaque lycéen(ne), dont il/elle peut disposer pour certains achats : livres, sorties théâtre, etc.) existent, et sont gérés parallèlement par certaines Régions ainsi que par le ministère de la Culture.
Seule nous intéresse ici la part collective du pass, gérée, elle, par le Ministère de l’Education Nationale.
Le fonctionnement du pass culture
Depuis sa création, le mécanisme est le suivant. Le Ministère alloue chaque année une somme globale aux établissements, lycées puis collèges, publics ou privés sous contrat, au prorata du nombre de leurs élèves. Une somme globale qui court sur l’année civile, et non pas sur l’année scolaire (important à souligner pour comprendre le marasme actuel).
Le ministère délègue la gestion générale de ces sommes à une entreprise privée, Adage, dont la fonction est, dans un premier temps, de mettre en relation équipes d’enseignant(e)s et équipes artistiques pour la mise en place des projets, puis de gérer le suivi des actions envisagées ; enfin de prendre en charge tous les aspects financiers.
Un mécanisme un peu compliqué à comprendre au début (surtout la question, en amont, de la mise en place et de la validation des projets), mais qui, ensuite, en aval, allège considérablement les échanges, surtout d’ordre financier, directement gérés entre Adage et les équipes artistiques (l’enveloppe budgétaire Adage est autonome, l’argent ne fait pas partie du budget de l’établissement, un grand soulagement pour les responsables de l’Intendance, et un remboursement plus rapide pour les intervenants).
Un succès depuis 2022 avant un « brusque coup d’arrêt le 31 janvier » 2025
Et de fait, d’année en année depuis 2022, ce mécanisme a fonctionné, et de façon exponentielle : demandes d’équipes d’enseignants et propositions d’équipes artistiques se sont multipliées (sorties, ateliers, venues de spectacles, de personnalités du monde littéraire, d’historiens, de sociologues, etc.), on a assisté à une éclosion réelle et très positive, porteuse d’ouverture au monde, d’échanges, de construction de lien social, jusqu’au jour fatidique où, suite au vote du budget 2025, le Ministère s’est aperçu que les sommes engagées dans les projets risquaient d’épuiser très vite la totalité du budget 2025.
D’où le brusque coup d’arrêt le 31 janvier, signifié vingt-quatre heures plus tôt par le Ministère aux établissements, de tous les projets courant de Mars à Juin, à l’exception de ceux déjà validés, pour « préserver » les projets devant se réaliser sur le dernier trimestre de l’année civile 2025. Enseignants, professeurs documentalistes, porteurs de projets, se souviendront longtemps de cette journée au cours de laquelle, dans la plus grande panique, chacun, chacune a essayé de sauver ce qui pouvait l’être, en « validant » avant la fin du jour. Pour la plupart du temps en vain, le site ayant été très vite saturé et inaccessible.
Des « effets délétères »
On a du mal à imaginer les effets délétères, à tous les niveaux, de cette décision dans les mois qui l’ont suivie. Projets interrompus, ateliers supprimés, sorties annulées, intervenants voyant leur « saison » en partie et parfois entièrement détruite sans possibilité de recours, élèves, surtout, privés de la richesse des actions pédagogiques et artistiques qui leur avaient été annoncées. S’y est ajouté, pour les enseignants comme pour les intervenants, une incompréhension généralisée face à ce « syndrome de ma prime rénov » (un appel d’air suivi d’une brusque suppression) et un sentiment de mépris, devant la violence de la méthode employée.
A compter de janvier 2025, en tout cas, l’inquiétude et la méfiance ont envahi le monde enseignant, créant rumeurs, informations contradictoires, états que le Ministère n’a rien fait pour dissiper – calcul machiavélique pour les uns, impéritie pour les autres. Depuis janvier 2025, une forme de tétanisation s’est installée, d’attentisme, bloquant les projets, dans une ignorance totale des échéances et des budgets à venir.
Pour prendre conscience de ce que vivent depuis janvier 2025 équipes éducatives et équipes d’« artistes », ce rappel chronologique :
1/ Entre janvier et juin, pas de nouvelles. Le Ministère a enfin informé le monde enseignant de la reprise du pass collectif à partir de septembre : le jour de la sortie des classes, le 4 juillet. Sans chiffre à la clé…
2/ On aurait pu espérer des nouvelles chiffrées juste avant la pré-rentrée des enseignants, pour ce jour souvent consacré, en partie, à la construction de projets. C’eût été trop beau. Les établissements ont appris seulement le 19 septembre les sommes qui leur étaient dévolues jusqu’à la fin 2025, pour les projets se déroulant à partir du 1er octobre….
3/….Des sommes qui, en moyenne, étaient réduites de ¾ par rapport à celles prévues dans le budget initial, obligeant à des choix douloureux – privilégiant les projets ponctuels, « légers », au détriment des projets sur la durée – créant des tensions au sein des équipes, et amplifiant le sentiment de désarroi vécu depuis janvier, et surtout générant des comportements où prédominait une méfiance absolue vis-à vis du budget espéré pour 2026, remettant donc à plus tard la construction de nouveaux projets. On voit le cercle vicieux.
« Un sommet d’imbroglio difficilement dépassable »
Ces dernières semaines, on a atteint un sommet d’imbroglio difficilement dépassable :
1/ On sait par la presse et les syndicats d’enseignants que la part collective du pass culture va être préservée ; que le budget global passerait de 72 millions en 2025 à 62 millions en 2026. Restriction donc, mais finalement pas trop catastrophique dans le contexte budgétaire actuel.
2/ En revanche, on ne sait pas, à moins de quatre semaines des vacances de fin d’année, de quelles sommes exactes disposeront chacun des établissements.
3/ Dans le même temps, le site d’Adage continue de diffuser deux informations : a/ Tout projet devant se dérouler entre janvier et aout 2026 doit « être impérativement validé par le chef d’établissement avant le 31 décembre 2025 ». b/ Et quand un chef d’établissement tente le coup, le même site lui répond : « Validation rejetée. Pas assez d’argent sur le compte ».
C’est ce qu’un psy américain (Harold Searles) appelle « l’effort pour rendre l’autre fou ». En d’autres termes, une injonction contradictoire impeccable.
Le blocage est donc total
Si d’ici Noël l’Etat n’annonce pas le budget auquel chaque établissement aura droit, ou si Adage ne change pas ses règles de validation, aucun projet ne verra le jour en 2026.
Et dans le meilleur des cas, si l’argent arrive dans les jours à venir, on peut imaginer l’atmosphère qui va régner dans la plupart des établissements (choix des projets, et leur validation accélérée).
Le sentiment de mépris n’est pas près de disparaitre.
Je suis metteur en scène. Ces dernières années, parce que je pense depuis longtemps que la transmission doit se faire avant tout en direction de la jeunesse, j’ai choisi de travailler prioritairement avec des équipes enseignantes, des centaines d’entre elles. Face à la situation actuelle, l’existence même de ma Cie est en danger.
Mais c’est aujourd’hui une chose partagée au niveau national avec un très grand nombre d’équipes artistiques, et fragilisant comme jamais depuis des dizaines d’années le statut d’un très grand nombre d’intermittents du spectacle, ces « invisibles » qui sont l’essence même du maillage qui continue encore, malgré tout, à faire tenir debout notre si précieuse « exception culturelle ». Jusqu’à quand ?
Dominique Lurcel
