« Plus de la moitié des personnels n’ont pas été formés à la laïcité et ils sont 54 % à indiquer ne pas se sentir capables de transmettre le principe suite à la formation […] Cela ne doit pas se faire uniquement le 9 décembre mais plutôt au quotidien dans les pratiques professionnelles et les projets pédagogiques qui incarnent alors le principe et ses composantes. Mais cela demande du travail en équipe et donc du temps… » déclare Marie-Laure Tirelle. A l’occasion des 120 ans de la loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat, la Secrétaire générale du CNAL et déléguée laïcité du SE-Unsa, répond aux questions du Café pédagogique.
« La récupération du principe de laïcité par la droite et l’extrême droite fait porter à ce sujet des idées qui ne sont pas les siennes à l’origine. La gauche, à l’origine de ce principe est absente de ces débats ou inaudible » déplore-t-elle, poursuivant « c’est un détournement et une instrumentalisation qui servent des idéologies politiques ». « La seule école libre c’est bien l’École publique » lance-t-elle.
La loi de 1905 de séparation des Eglises et de l’Etat a 120 ans. Quelle actualité et évolutions voyez-vous ?
La loi de 1905 a été votée et débattue dans un moment de fortes tensions entre l’Eglise catholique et la République. Il était nécessaire de permettre à l’Etat d’être neutre vis-à-vis de toutes les religions et ainsi ne plus en subir de pressions. En n’en reconnaissant aucune, la République permettait à tous les citoyens d’être égaux et de préserver ainsi leur liberté de conscience : croire, ne pas croire, changer de croyance ; tout était possible. 120 ans plus tard, la loi est toujours d’actualité et on peut même faire de nombreux parallèles dans l’histoire.
Les deux premiers articles, les plus connus, n’ont pas changé d’une virgule et c’est important de ne pas y toucher. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains veulent les constitutionnaliser. Mais la loi de 1905 ne se résume pas à ces 2 articles portant sur les principes. Il y en a 44, répartis en 6 chapitres dont la gestion des édifices des cultes, l’attribution des biens, la constitution d’association loi 1905 pour les cultes (que l’Eglise catholique a refusé) et tout ce qui concerne « la police des cultes ».
L’article 31 par exemple n’est pas assez connu ni utilisé. Il crée en effet une peine et une amende importantes punissant les personnes qui menacent ou font du chantage en rapport avec l’exercice d’un culte. Cet exemple montre la portée très libérale de la loi pour protéger la conscience de toutes et tous. Ce chapitre est important car il permet de connaître les obligations mais aussi les droits des cultes.
Plusieurs de ses articles ont été modifiés en 2021 par la loi « confortant le respect des principes de la République » dite aussi « loi séparatisme ». Depuis 2021, la laïcité est associée à des contraintes mises en place par la loi comme le contrat d’engagement républicain pour les associations recevant de l’argent public, un regard accru sur le financement des cultes, les restrictions sur l’enseignement en famille, etc.
120 ans plus tard, la laïcité est toujours au cœur de débats, médiatiques et politiques. Pour quelles raisons selon vous ?
Cette loi a mis le focus sur une religion plus que sur les autres alors que toutes exercent des pressions politiques de plus en plus importantes depuis plusieurs années. Par ailleurs, le débat politique et au sein des médias (si on peut encore parler de « débat ») est aujourd’hui polarisé. La récupération du principe de laïcité par la droite et l’extrême droite fait porter à ce sujet des idées qui ne sont pas les siennes à l’origine. La gauche, à l’origine de ce principe est absente de ces débats ou inaudible. Certains politiques enfin à l’extrême gauche détournent le principe en l’utilisant pour une visée électoraliste. C’est un détournement et une instrumentalisation qui servent des idéologies politiques. Elles mettent la laïcité et ce qu’elle doit permettre, c’est-à-dire les libertés, l’égalité et la fraternité, en grandes difficultés. La population ne s’y retrouve pas et c’est bien normal ! Ce n’est pas du tout l’idée de la loi de 1905… Aujourd’hui, comme en 1905 et même avant, les militants de la laïcité sont associés à des idées qui ne correspondent pas du tout au texte et au droit. La focalisation de certains médias qui font plus de l’opinion que de l’information ne permet pas aux citoyens d’être au clair dans tous ces discours.
La fracture sociétale en 2025 est très importante après des années qui ont renforcé les inégalités sociales entre les Français. Il est important de revenir au droit, aux textes, aux autres principes qui fondent la République et qui manquent aujourd’hui à la laïcité. Jaurès le décrivait très bien dans cette phrase : « La République doit être laïque et sociale mais restera laïque car elle aura su être sociale ».
Laïcité à l’école, quelles difficultés ?
Comme pour la société, l’Ecole subit les inégalités sociales criantes mais aussi les restrictions budgétaires, surtout depuis 2017 dans le service public. Ces difficultés accroissent de fait les inégalités scolaires et les conditions de travail des personnels. Cette augmentation des inégalités peut être la conséquence de plusieurs facteurs dont certains ont pu être exposés dans les travaux du CNAL de l’année dernière et sur lesquels je reviendrai.
En 2023 déjà, une enquête du CNAL[1] se proposait de faire un état des lieux en matière de laïcité pour les personnels de l’Education nationale et aussi de donner des pistes d’actions. Elle avait permis, entre autres, de montrer que les enseignants déclaraient en moyenne deux fois plus de contestations de la loi de 2004 et quatre fois plus de contestations régulières d’enseignements en éducation prioritaire, chiffres en hausse par rapport au même sondage fait en 2018. L’assassinat de notre collègue Samuel Paty laissait dire à 56% des collègues de REP que cet évènement les influençait dans la mise en œuvre de leurs enseignements. Ainsi, 48% disaient s’être déjà autocensurés (contre 37% en 2018) sur le sujet de la laïcité, de l’esprit critique ou de la liberté d’expression. Depuis, l’assassinat de Dominique Bernard à Arras en octobre 2023 a pu encore intensifier ce phénomène.
Existe-t-il des différences selon les établissements, selon vous ?
La laïcité est un principe qui doit être transmis à l’Ecole par l’ensemble des personnels et au quotidien mais force est de constater que la tâche n’est pas la même selon l’école ou l’établissement dans lesquels on exerce. C’est pourquoi la mixité sociale et scolaire des publics nous semble être une exigence pour permettre à tous les personnels de pouvoir exercer leur mission de façon plus sereine et plus apaisée.
Cette mission ne peut se faire qu’en ayant eu au préalable les formations nécessaires à sa réalisation. Or, encore une fois, ce n’est pas le cas. Une enquête du SE-Unsa réalisée en 2024[2] montre que plus de la moitié des personnels n’ont pas été formés à la laïcité et ils sont 54 % à indiquer ne pas se sentir capables de transmettre le principe suite à la formation. Il y a un vrai enjeu dans les choix des politiques publiques de l’Education nationale pour permettre à ses agents de comprendre le principe pour qu’il soit intégré et transmis. Cela ne doit pas se faire uniquement le 9 décembre mais plutôt au quotidien dans les pratiques professionnelles et les projets pédagogiques qui incarnent alors le principe et ses composantes. Mais cela demande du travail en équipe et donc du temps…
Un mot sur les élèves ?
Côté usagers, la loi de 2004 cristallise les tensions car elle est souvent détournée en l’associant à des interdits. On pourrait laisser penser que les élèves ont une exigence de neutralité comme les agents. Ce n’est pas le cas. Comme ce n’est pas le cas pour les parents (sauf lors d’interventions pédagogiques). Les élèves ont une obligation de discrétion et de non prosélytisme car l’école est le lieu par excellence du débat par l’apport de savoirs, de savoir-être et de savoir-faire. Ceux-ci peuvent entrer en contradiction avec certaines croyances. Les élèves doivent donc pouvoir réfléchir et apprendre sans pression extérieure. C’est là le but de la neutralité des agents… Pour autant, l’École ne masque pas les singularités. Elle les respecte mais elle souhaite que les croyances, quelles qu’elles soient, puissent être interrogées par les élèves dans la construction de leur esprit critique car c’est là la vraie liberté de faire un choix éclairé. La seule école libre c’est bien l’École publique…
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Propos recueillis par Djéhanne Gani
[1] Colloque du CNAL du 15 juin 2023 (vidéo+documents) – CNAL
[2] « Laïcité : tous formés, tous égaux ? » La réponse via l’enquête du SE-Unsa – SE UNSA
