« Commencer par ce qui rassemble plutôt que par ce qui sépare : la découverte du vivant » est le point de départ d’un projet etwinning franco-espagnol de Julie Raud, professeure d’espagnol dans un lycée de Mayotte. Elle en décrit le dispositif et les objectifs, pédagogiques et humains, dans ce billet.
Cette année, j’engage avec mes élèves du lycée de Mamoudzou un projet eTwinning qui me semble à la fois nécessaire et profondément humain. Intitulé « Renacer trás la tormenta ». Il nous reliera à un établissement de Xàtiva, près de Valence, où des adolescents ont été frappés par la DANA, comme les élèves mahorais ont été touchés par le cyclone Chido. Deux territoires éloignés l’un de l’autre, deux réalités climatiques différentes, mais une expérience commune : celle d’un événement extrême qui bouscule, inquiète, et qui laisse des traces.
Nous avons décidé de commencer par ce qui rassemble plutôt que par ce qui sépare : la découverte du vivant. Les élèves seront invités à observer leur environnement avec attention, à en saisir les détails, les couleurs, les fragilités et les forces. Ils réaliseront des photographies de la faune et de la flore de leurs régions, non pas comme un exercice technique, mais comme une manière d’interroger ce qu’ils habitent et souvent ne regardent plus. Ces images deviendront la matière première d’un imagier sonore trilingue, construit en espagnol, langue du projet, en valencien, en shimaoré et shibushi. C’est à la fois un travail linguistique, un geste de valorisation culturelle et un moyen de faire dialoguer deux territoires par l’intermédiaire du regard des jeunes.
Ce n’est qu’après cette entrée par l’observation du monde que les élèves seront invités à se tourner vers leur propre vécu. À travers un espace de parole que nous avons intitulé « Te cuento, me cuentas », chacun pourra exprimer comment il a traversé la tempête, ce qu’il en a retenu, ce qui l’a marqué, ce qui l’a transformé. L’objectif n’est pas de se raconter pour se raconter, mais de disposer d’un lieu sécurisé où la parole circule, où l’autre écoute, où les émotions trouvent leur place. Les élèves découvrent ainsi que leurs expériences résonnent entre elles : les inquiétudes, les solidarités spontanées, la manière dont le quotidien se réorganise après un choc. Cette mise en commun devient un moteur pour comprendre le réel et commencer à imaginer des réponses.
Peu à peu, le projet glissera vers une réflexion plus large sur la reconstruction, individuelle et collective. À partir des photos, des récits et des échanges, les élèves seront amenés à penser ce qu’ils peuvent faire, à leur échelle, pour prendre soin de leur cadre de vie et agir face aux risques climatiques. Cette dynamique débouchera (si le calendrier le permet) sur une série d’affiches de sensibilisation environnementale, conçue conjointement par les deux groupes d’élèves. L’objectif : transmettre, alerter et proposer.
« Tras la tormenta » n’est ni un projet technique ni un simple échange linguistique. C’est une tentative de répondre à un besoin que l’école rencontre de plus en plus souvent : accompagner les élèves lorsqu’ils sont confrontés à des événements qui les dépassent, leur donner des outils pour comprendre, et faire en sorte qu’ils ne restent pas seuls face à leurs questionnements.
En reliant Xàtiva et Mamoudzou, j’espère offrir à mes élèves un espace pour observer le monde, prendre conscience de leur propre sensibilité, rencontrer d’autres jeunes qui, malgré la distance, vivent des réalités proches, et surtout, se sentir capables d’agir.
Julie Raud
